Attaque d’Israël et des États-Unis contre l’Iran : le risque de l’engrenage régional, voire mondial

Source: The Conversation – France in French (3) – By Arshin Adib-Moghaddam, Professor in Global Thought and Comparative Philosophies, Inaugural Co-Director of Centre for AI Futures, SOAS, University of London

Les négociations visant à obtenir de la part de l’Iran des garanties sur le fait que son programme nucléaire n’aura pas de composante militaire, en cours à Mascate (Oman), ont été brutalement interrompues ce 28 février au matin, par une série de bombardements visant divers lieux en Iran, y compris des lieux où devaient se trouver des dignitaires du régime. Téhéran a immédiatement réagi en lançant des frappes contre Israël et contre plusieurs bases états-uniennes dans le golfe Persique. La confrontation, de plus grande ampleur que celle de juin dernier, risque de déborder sur l’ensemble de la région, et même au-delà.


Les États-Unis et Israël ont lancé des attaques coordonnées de grande envergure contre de nombreuses cibles en Iran, provoquant des représailles iraniennes dans la région. Donald Trump n’a pas cherché à obtenir l’approbation du Congrès ni à obtenir une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies avant de passer à l’action. Et l’attaque est survenue à un moment où des négociations entre Téhéran et Washington sur le programme nucléaire iranien étaient en cours. Les faits sont clairs. Il s’agit d’une guerre illégale, tant au regard du droit états-unien que des règlements internationaux.

Donald Trump a répété à plusieurs reprises que l’Iran ne pouvait être autorisé à développer une arme nucléaire. L’agence de surveillance nucléaire des Nations unies, l’AIEA, venait de rapporter qu’elle ne pouvait pas vérifier si l’Iran avait suspendu toutes ses activités d’enrichissement d’uranium ni déterminer la taille et la composition actuelles de ses stocks d’uranium enrichi, car l’Iran lui avait refusé l’accès aux sites clés touchés lors du conflit de l’année dernière. De son côté, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, avait déclaré il y a quelques jours, après la dernière série de négociations, qu’un accord visant à limiter le programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions était « à portée de main ».

À présent, d’après ce qui ressort de la déclaration de Donald Trump faite après le début des frappes, il apparaît que l’objectif est passé d’un accord sur le nucléaire à une tentative de forcer un changement de régime.

Des bombes tombent donc sur différentes villes d’Iran, des familles se terrent, des tragédies vont inévitablement se produire et des innocents vont souffrir. C’est l’aboutissement d’une longue campagne menée par les États-Unis et la droite israélienne pour remodeler le Moyen-Orient et le monde musulman au sens large sous la menace des armes. Ce nouvel épisode vient s’inscrire dans une longue histoire d’interventions étrangères en Iran – rappelons que, en 1941, le Royaume-Uni et l’Union soviétique ont contraint Reza Shah Pahlavi à l’abdication, et que, en 1953, la CIA et le MI6 ont orchestré un coup d’État qui a renversé le premier ministre Mohamed Mossadegh.

Les conséquences de cette attaque risquent d’être désastreuses pour la région et le monde entier. L’Iran a déjà riposté en prenant pour cible des bases américaines au Koweït, au Qatar, aux Émirats arabes unis et à Bahreïn, et les premiers rapports faisant état de victimes commencent à arriver. L’Iran ne devrait pas s’arrêter là. Il est clair que la République islamique considère l’affrontement actuel comme une menace existentielle.

Téhéran va donc faire appel à ses alliés dans la région, les Houthis au Yémen, les Forces de mobilisation populaire en Irak et le Hezbollah au Liban qui, malgré leur affaiblissement après deux ans d’attaques menées par Israël avec le soutien des États-Unis, ont la capacité d’étendre le conflit à toute la région.

L’Iran a déjà montré, lors de récents exercices avec la marine russe, qu’il pourrait être capable de fermer le détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ un quart du pétrole mondial et un tiers du gaz naturel liquéfié. En conséquence, les prix du pétrole exploseront et l’économie mondiale sera affectée.

Choc des civilisations

Cette guerre comporte également une dimension culturelle. Israël et les États-Unis ont déclenché les hostilités pendant le mois du ramadan, qui est pour les musulmans du monde entier le mois de la spiritualité, de la paix et de la solidarité. Les images de musulmans iraniens tués par des bombardements israéliens et américains risquent d’alimenter le discours sur le choc des civilisations qui opposerait le monde judéo-chrétien à l’islam.

Les musulmans des capitales européennes, ainsi que les militants anti-guerre, considéreront cette guerre comme une agression manifeste de la part des États-Unis et d’Israël. L’opinion publique mondiale ne se laissera pas facilement convaincre par les arguments avancés Trump et Nétanyahou.

Et il faut se demander ce que penseront les dirigeants de Moscou et de Pékin en observant cette guerre illégale, et ce que cela pourrait signifier pour l’Ukraine et Taïwan. Vladimir Poutine et Xi Jinping sont proches du gouvernement iranien et ont déjà condamné cette opération américano-israélienne ; dans le même temps, ils doivent se sentir encouragés à poursuivre leurs propres objectifs par la force militaire.

L’attaque contre l’Iran risque donc de plonger le monde dans une crise profonde. Il faut s’attendre à davantage de réfugiés, de troubles économiques, de traumatismes, de morts et de destructions. Le seul espoir réside désormais dans la capacité des dirigeants mondiaux les plus modérés à contenir ce conflit et à persuader Trump et Nétanyahou à restreindre l’ampleur de leurs actions.

La diplomatie doit être une priorité. Tenter de forcer un changement de régime en lançant une guerre illégale est imprudent. Si l’Iran est encore plus déstabilisé, c’est tout le Moyen-Orient qui risque d’être plongé dans une agitation totale, avec des conséquences qui pourraient s’étendre à de très nombreux autres points de la planète.

The Conversation

Arshin Adib-Moghaddam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Attaque d’Israël et des États-Unis contre l’Iran : le risque de l’engrenage régional, voire mondial – https://theconversation.com/attaque-disrael-et-des-etats-unis-contre-liran-le-risque-de-lengrenage-regional-voire-mondial-277177

Des aliments africains contre l’inflammation pourraient aider les diabétiques

Source: The Conversation – in French – By Tendaiishe Berejena, Public Health Nutrition Researcher, University of South Africa

Les groupes d’aliments indigènes africains constituent un domaine passionnant à explorer en termes de goût et de nutrition. Ils pourraient même servir de thérapie nutritionnelle pour les personnes souffrant de problèmes de santé.

Des aliments tels que la mauve jute, le millet perlé et le millet à chandelle, le néflier sauvage, les chenilles et les noix de bambara ont tous des propriétés nutritionnelles qui pourraient être utiles dans la gestion de l’inflammation.

L’inflammation est la réponse naturelle du corps à une blessure ou à une infection. Elle nous aide à combattre les infections et déclenche le processus de guérison. Cependant, des problèmes surviennent lorsque l’inflammation persiste. Elle peut commencer à endommager les tissus sains et les vaisseaux sanguins, perturber la façon dont le corps utilise le sucre et les graisses, et affaiblir le système immunitaire. Au fil du temps, cette inflammation persistante peut entraîner des maladies telles que le diabète.

Le diabète de type 2 est une maladie chronique qui touche de nombreux adultes. Il provoque de graves problèmes de santé et un risque élevé de décès.

Le nombre de personnes atteintes de diabète dans le monde est passé de 200 millions en 1990 à 830 millions en 2022. La prévalence a augmenté plus rapidement dans les pays à revenu faible et intermédiaire que dans les pays à revenu élevé. En 2021, le diabète et les maladies rénales liées au diabète ont causé plus de 2 millions de décès.




Read more:
Pourquoi l’insuline, cruciale face au diabète, reste inaccessible à des millions de patients


En tant que chercheurs en santé publique et en nutrition, nous nous intéressons particulièrement aux aliments fonctionnels, c’est-à-dire aux aliments qui présentent des bienfaits particuliers pour la santé. Notre expérience en matière de recherche sur la nutrition et la santé, ainsi que sur le métabolome végétal, nous aide à identifier les composés bioactifs présents dans les aliments qui peuvent contribuer à réduire l’impact des maladies chroniques.

Nous avons réalisé une revue de 46 articles de recherche sur le rôle des groupes alimentaires indigènes africains dans la prévention et la gestion du diabète sucré de type 2. Elle a examiné les propriétés anti-inflammatoires des groupes alimentaires africains en relation avec cette maladie.

Nous avons constaté que de nombreux groupes alimentaires africains réduisent considérablement le stress oxydatif lié au diabète de type 2. Le stress oxydatif survient lorsque l’organisme produit plus de molécules nocives liées à l’oxygène qu’il ne peut en neutraliser avec ses défenses antioxydantes naturelles. Cette surproduction d’oxydants perturbe les systèmes de contrôle cellulaires normaux. Nous avons trouvé plusieurs composés phénoliques dans ces groupes alimentaires africains qui confèrent des propriétés anti-inflammatoires.

Nos résultats fournissent des informations utiles pour concevoir des repas thérapeutiques traditionnels africains adaptés aux patients atteints de diabète de type 2 en Afrique.

Groupes alimentaires et diabète de type 2

Le régime alimentaire traditionnel africain se compose principalement de céréales, de légumineuses, de fruits, de légumes, de lait et de volaille, avec une importance particulière accordée aux insectes comestibles et une faible consommation de viande rouge.

De nombreux aliments indigènes tels que les feuilles d’okra, la morelle, l’amarante et le niébé sont sous-utilisés dans la cuisine et l’agriculture modernes. Ils sont également souvent considérés comme « la nourriture des pauvres ».

Au fil du temps, de nombreux Africains sont passés d’un régime alimentaire traditionnel africain, riche en fibres, en polyphénols et en antioxydants, à un régime occidental riche en sucre, en sel et en graisses malsaines. Ce changement a considérablement augmenté le risque de diabète de type 2.

Notre analyse a porté sur 46 études menées entre 2010 et 2023. La sélection de ces études a permis une évaluation complète de la manière dont les groupes d’aliments africains peuvent influencer l’inflammation associée au diabète sucré de type 2. Cette analyse met en évidence les mécanismes potentiels et les résultats pertinents pour la nutrition en matière de santé publique.

Nos résultats montrent que ces groupes d’aliments pourraient contribuer à atténuer l’inflammation chronique s’ils étaient inclus dans l’alimentation.

Insectes comestibles

Notre revue montre que les insectes comestibles tels que les fourmis, les chenilles, les grillons et les sauterelles libèrent des substances appelées enzyme de conversion de l’angiotensine et hydrolysats/peptides antioxydants.

Les peptides de sauterelle, en particulier, peuvent bloquer certaines enzymes impliquées dans la dégradation des sucres et des graisses. La dégradation d’une quantité excessive de sucres et de graisses peut entraîner des risques tels que la stéatose hépatique, le diabète, les maladies cardiaques et l’inflammation chronique.

Notre étude a également révélé que les composants bénéfiques communs aux insectes comprennent la chitine, les polyphénols, les antimicrobiens et les peptides/protéines. Ces composants peuvent aider à réduire le stress oxydatif chez les personnes atteintes de diabète.

Les chenilles ont une capacité antioxydante deux à cinq fois supérieure à celle du jus d’orange ou de l’huile d’olive. De même, les criquets ont des niveaux élevés d’antioxydants et de lipoxygénase. Les antioxydants sont essentiels pour protéger les cellules et la qualité des aliments. La lipoxygénase aide à produire des composés anti-inflammatoires qui favorisent la santé cellulaire et modulent l’inflammation. Ensemble, ils jouent un rôle essentiel dans le bien-être général.

Légumes

Nous avons découvert que les légumes à feuilles africains tels que le niébé, la morelle, l’amarante et les feuilles de gombo peuvent contribuer à réduire le taux de sucre dans le sang. Dans une étude, les patients atteints de diabète de type 2 qui ont consommé du blackjack (Bidens pilosa) ont vu leur glycémie à jeun baisser après le traitement. Le blackjack est un légume traditionnel en Afrique australe. Ses feuilles peuvent être cuites ou utilisées pour préparer du thé.

De même, l’amarante aide à réduire le taux de protéines totales lié aux problèmes rénaux chez les diabétiques.

Les légumes tels que les feuilles de niébé, la mauve de jute et la courge amère sauvage ont d’importantes propriétés anti-inflammatoires. La mauve de jute permet de réduire l’inflammation chez les patients diabétiques en stoppant la formation d’acide nitrique et en augmentant la production d’oxyde nitrique. La courge amère sauvage aide à réduire les niveaux de cytokines pro-inflammatoires.

Céréales/grains

Les petites céréales indigènes africaines contiennent naturellement des fibres, qui contribuent à réduire le taux de glucose.

Par exemple, le millet africain a une teneur élevée en fibres qui épaissit le contenu de l’estomac et réduit l’absorption du glucose. Une expérience sur les effets du millet africain sur des rats diabétiques a montré que les rats nourris avec du millet africain avaient un taux de glycémie à jeun plus bas que les rats diabétiques non traités. Des résultats similaires ont été observés avec le sorgho, qui améliorait la sensibilité à l’insuline et réduisait le diabète de type 2 chez les souris.

Notre étude a révélé que le sorgho contient des composés antioxydants tels que la lutéoline et la quercétine, qui peuvent contribuer à réduire l’inflammation chez les patients diabétiques. Il a été démontré que le sorgho à péricarpe rouge en Afrique réduit les niveaux d’inflammation chez les rats diabétiques. Cela suggère son rôle médical précieux.




Read more:
Afrique : faut-il viser l’autonomie alimentaire ?


Fruits

Notre étude a révélé que la figue de Barbarie peut permet de réguler la glycémie en bloquant certaines enzymes.

Une autre étude a montré que la poudre de fruit de baobab peut réduire la glycémie. De même, le néflier sauvage bloque l’activité enzymatique indésirable. Ces deux fruits offrent des solutions potentiellement plus abordables pour les patients diabétiques.




Read more:
Les super-aliments oubliés d’Afrique, une richesse à redécouvrir


Racines et tubercules

Le manioc contient une substance qui empêche les amidons alimentaires d’être efficacement décomposés et absorbés dans le tractus gastro-intestinal. Ce mécanisme peut contribuer à la gestion de l’obésité et à la régulation du taux de sucre dans le sang.

Des recherches indiquent que la consommation d’ignames ou de leurs extraits peut améliorer d’importants paramètres glycémiques. Ces bienfaits comprennent la réduction du taux de glycémie à jeun et la diminution du taux d’insuline.

De plus, les ignames et leurs extraits peuvent contribuer à réduire la graisse corporelle et à diminuer le taux de lipides sanguins. Ces améliorations peuvent réduire le risque de développer un diabète. De plus, lorsqu’elles sont fermentées, les ignames peuvent être très utiles pour améliorer le système de défense antioxydant et de moduler les médiateurs inflammatoires chez les patients diabétiques.

Les pommes de terre Livingstone montrent également des effets similaires en améliorant la santé rénale et hépatique chez les patients diabétiques. Des études en laboratoire suggèrent que ces racines peuvent aider à réguler le métabolisme du glucose, à améliorer la sécrétion d’insuline, à réduire la résistance à l’insuline, à améliorer la fonction des vaisseaux sanguins et à gérer les niveaux de stress oxydatif

Légumineuses

Les légumineuses les plus courantes dans l’alimentation africaine sont le niébé, les noix de bambara, le soja et les haricots mungo.

Nous avons découvert que le niébé aide à produire de l’insuline, qui est importante pour la gestion du glucose. Les arachides et les niébés contiennent tous deux des fibres solubles et insolubles, qui contribuent à réduire les pics de glycémie et le cholestérol, ce qui les rend utiles pour gérer le diabète de type 2.

Le soja améliore également la tolérance au glucose et la production d’insuline.

Nous avons également découvert que les haricots mungo peuvent réduire le cholestérol tout en stimulant la sécrétion d’insuline. En termes d’antioxydants, de nombreuses légumineuses peuvent lutter contre les radicaux libres, qui provoquent des inflammations chez les patients diabétiques.

Plus précisément, les arachides bambara ont une capacité antioxydante supérieure à celle des écorces d’orange.

La voie à suivre

Avec l’augmentation des coûts des soins de santé, de nombreuses personnes, en particulier dans les communautés marginalisées, sont confrontées à des difficultés financières. L’intégration de groupes d’aliments indigènes africains dans des repas adaptés sur le plan médical peut réduire les coûts de santé et améliorer le bien-être.

L’utilisation des ressources agricoles locales pour cultiver ces groupes d’aliments améliore la santé de la communauté, préserve les traditions culturelles et favorise une alimentation durable.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Des aliments africains contre l’inflammation pourraient aider les diabétiques – https://theconversation.com/des-aliments-africains-contre-linflammation-pourraient-aider-les-diabetiques-276130

Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Les autorités gabonaises ont annoncé la suspension des réseaux sociaux «jusqu’à nouvel ordre» invoquant la lutte contre les contenus diffamatoires et susceptibles de menacer la stabilité des institutions. Officiellement présentée comme une mesure de sécurité nationale et de cohésion sociale, cette décision intervient dans un contexte de tensions politiques et sociales. Pour décrypter cette situation, The Conversation Africa a interrogé Fabrice Lollia, dont les travaux portent sur les dynamiques et la gouvernance numérique en contexte de crise en Afrique. Il explique pourquoi les gouvernements recourent souvent à ce type de blackout et ses effets.


Quels sont les véritables objectifs derrière la suspension des réseaux sociaux au Gabon ?

Il y a, d’une part, un objectif officiel, et d’autre part des objectifs implicites qui apparaissent souvent dans ce type de décision. Sur le plan officiel, la Haute autorité de la communication (HAC) affirme vouloir prévenir la diffusion de contenus jugés diffamatoires, haineux ou insultants, présentés comme une menace pour la sécurité nationale et la stabilité des institutions.

Mais, dans la pratique, les objectifs implicites sont assez lisibles. Le premier consiste à réduire la capacité de mobilisation et de coordination : limiter les appels, la synchronisation des rassemblements et, plus largement, tout ce qui facilite la logistique collective en contexte de tension.

D’un point de vue info-communicationnel, il s’agit aussi de reprendre la main sur le récit. Restreindre les plateformes revient à limiter la circulation de vidéos, d’accusations, de contre-narratifs et d’éléments de preuve qui alimentent la conflictualité publique. Autrement dit, la décision traduit clairement une compréhension fine du rôle des réseaux sociaux comme infrastructure de visibilité, mais aussi comme accélérateur émotionnel en situation de crise.

Enfin, ce type de mesure permet souvent de gagner du temps. Du temps pour reconfigurer la communication publique, stabiliser une ligne officielle, et réorganiser les rapports de force.

Quoi qu’on en dise, la rationalité affichée reste principalement sécuritaire, et elle s’inscrit dans un contexte politique où certains observateurs interprètent cette décision comme un signal de durcissement sous Brice Clotaire Oligui Nguema, arrivé au pouvoir après l’éviction d’Ali Bongo Ondimba.

Pourquoi les gouvernements recourent-ils aux suspensions des réseaux sociaux en période de tensions ?

Parce qu’en situation de crise, les réseaux sociaux ne sont pas juste des outils de communication. Ce sont de véritables infrastructures socio-techniques qui structurent l’espace public. Ils accélèrent la circulation de l’information, mais aussi celle des émotions, des images et des interprétations. Autrement dit, ils augmentent la vitesse et l’intensité de la crise.

D’un point de vue info-communicationnel, on peut dire qu’ils agissent comme un dispositif de mobilisation (synchronisation des actions) ; un dispositif de mise en visibilité (preuves en temps réel, témoignages) et aussi comme un dispositif de viralité (amplification algorithmique, polarisation, contagion émotionnelle).

Les gouvernements recourent alors aux suspensions pour plusieurs raisons tout aussi tactiques que stratégiques. Ce que confirment d’ailleurs les recherches notamment en sciences de l’information et de la communication.

Les gouvernements cherchent à couper l’oxygène de la mobilisation en réduisant la capacité d’organisation collective et la synchronisation des actions. Aussi à limiter la viralité en freinant la diffusion des rumeurs, des appels à la violence, mais aussi de contenus politiquement sensibles ou embarrassants. N’oublions pas que réaffirmer le contrôle symbolique par le biais d’une coupure est aussi un acte performatif de pouvoir.

Cela veut dire que l’État peut fermer l’espace public numérique et reprendre la main sur l’agenda. Enfin, cette logique s’inscrit dans une tendance continentale. La réalité est montrée par des organisations spécialisées qui ont documenté une banalisation des restrictions en Afrique, avec un record en 2024 soit 21 coupures d’internet dans 15 pays africains selon Access Now et #KeepItOn.

Ces mesures apaisent-elles ces tensions, ou risquent-elles de les aggraver ?

Il faut distinguer effets immédiats et effets systémiques. Les suspensions peuvent produire un effet de ralentissement à très court terme (moins de coordination publique visible, moindre amplification instantanée), c’est d’ailleurs la pensée populaire. Mais, en sciences de l’information et de la communication, on observe que ce type de mesure génère souvent des effets collatéraux qui peuvent déplacer, voire intensifier la crise.

Ce que la suspension peut gagner à court terme c’est une réduction de la synchronisation. Car en perturbant les canaux de coordination, on peut diminuer la capacité à organiser rapidement des actions collectives. Mais aussi une baisse de la visibilité car bien évidemment il y a moins de diffusion en temps réel de contenus émotionnels ou polarisants. C’est aussi comme cela qu’on s’éloigne de l’impact algorithmique des réseaux sociaux.

Ces effets restent malgré tout fragiles, car ils reposent sur l’hypothèse que la circulation informationnelle dépend exclusivement des plateformes “grand public”. Or, en contexte de tension, les publics s’adaptent et participent à ce phénomène.

A moyen terme, il y a un risque d’aggravation. Tout d’abord, il y a l’effet vide informationnel. La coupure ne supprime pas seulement des contenus problématiques ; elle supprime aussi des mécanismes de régulation sociale : vérification, contradiction, contextualisation, journalisme, médiations. Ce vide favorise une montée de l’incertitude, et l’incertitude est un carburant classique de la rumeur. Les échanges basculent vers des espaces moins publics (groupes fermés, relais interpersonnels), où la correction est plus difficile.

Ensuite, on assiste à un déplacement de la conflictualité. La circulation ne s’arrête pas : elle se reconfigure. Il n’y a qu’à constater les contournements (VPN), l’usage de plateformes alternatives, et surtout la migration vers des canaux privés qui rendent la dynamique moins visible mais pas forcément moins active. On assiste alors à une crise plus « souterraine », donc forcément plus compliquée à comprendre et à piloter.

Aussi, si on se penche sur l’effet de légitimité et de confiance, il faut comprendre qu’une suspension est rarement perçue comme neutre. Elle peut être interprétée comme une censure ou une preuve de fragilité du pouvoir, ce qui dégrade la confiance institutionnelle. Or, en communication de crise, quand la confiance baisse, la capacité des messages officiels à stabiliser la situation diminue et la polarisation augmente.

Si on regarde les coûts socio-économiques et les effets de cascade. Les plateformes sont devenues des infrastructures de travail et d’échange (PME, services, relation client, créateurs, paiements informels). Les restrictions produisent un choc économique et social, qui peut lui-même alimenter du mécontentement, donc ajouter une couche à la crise initiale. Le Gabon c’est 850 000 utilisateurs des réseaux sociaux, des pertes quotidiennes similaires à la Tanzanie (13,8 millions de dollars US/jour en 2024) sont plausibles si la coupure est prolongée.

Enfin, sur le plan des droits, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples rappelle régulièrement que les coupures et restrictions disproportionnées portent atteinte à la liberté d’expression et au droit à l’information (article 9 de la Charte). Cela renforce l’idée que la réponse type shutdown est non seulement contestable en efficacité, mais aussi risquée en termes de légitimité.

En bref, à court terme, on peut ralentir la crise. À moyen terme, on risque surtout de la rendre moins visible, plus incertaine, et donc plus difficile à apaiser avec un coût élevé en confiance et en économie.

Quelles alternatives existent pour gérer les contenus problématiques sans suspendre l’accès aux plateformes ?

Il faudrait déjà passer d’une logique du tout couper à une réponse proportionnée et traçable. Et pour ce faire, il y a plusieurs alternatives :

  • Celle de la communication de crise intensive par exemple avec des points de situation fréquents, des données vérifiables, des réponses rapides aux rumeurs, avec des canaux redondants (radio, TV, SMS, site miroir).

  • Des mesures ciblées avec le retrait des contenus manifestement illégaux et des injonctions motivées, limitées dans le temps et le périmètre.

  • Une coopération encadrée avec les plateformes notamment avec la création d’une cellule de liaison en crise et une priorité aux contenus réellement dangereux (incitation à la violence), plutôt qu’à l’opinion.

Pour la résilience informationnelle, on pourrait également effectuer des partenariats médias/fact-checkers et éducation numérique.

Et tout cela pourrait même être encadré par une cellule dédiée comme cela se fait ailleurs.

Pour dire les choses d’une façon très simple : on garde l’accès ouvert, et on traite le risque de manière ciblée par le biais d’une veille sécuritaire pour éviter le vide informationnel et la défiance qui alimente la rumeur et la désinformation.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre – https://theconversation.com/suspension-des-reseaux-sociaux-au-gabon-pourquoi-la-mesure-aggrave-la-crise-au-lieu-de-leteindre-276899

Contre le tabagisme, l’alcoolisme, l’insécurité routière… le marketing social en santé est plus efficace que la communication

Source: The Conversation – France in French (3) – By Karine Gallopel-Morvan, professeur santé publique, École des hautes études en santé publique (EHESP)

Le succès de campagnes de marketing social, comme le « Mois sans tabac », dont l’efficacité a été évaluée scientifiquement, montre comment cette stratégie peut se révéler payante pour déclencher des changements de comportements bénéfiques pour la santé. La restructuration annoncée de Santé publique France, qui met en œuvre les campagnes de prévention en santé, pourrait conduire à un recentrage vers la communication, au détriment du marketing social qui a pourtant fait ses preuves.


De nombreux pays s’appuient sur la démarche du marketing social pour élaborer des campagnes de prévention dont le but est de changer les comportements de santé. En France, cette mission est principalement assurée par Santé publique France, l’agence nationale de santé publique, dont un des rôles est d’« améliorer et protéger la santé des populations ».

Santé publique France intervient dans des domaines aussi variés que les déterminants de santé (tabac, alcool, drogues, nutrition, environnement, etc.), les maladies infectieuses (Covid-19, grippe…), la santé sexuelle, la santé mentale, les pathologies chroniques comme les cancers, le diabète, etc. L’agence a pleinement intégré le marketing social dès sa création, en 2016.

A l’époque, ce positionnement avait suscité des débats, notamment quant à sa valeur ajoutée par rapport aux campagnes de communication « classiques » qui avaient été mobilisées par le passé. Ce choix stratégique a pourtant permis à Santé publique France de développer des interventions de prévention plus efficaces pour déclencher des changements de comportement.

Depuis, d’autres acteurs, associatifs et publics, ont recours au marketing social. Par exemple, depuis 2020, le « Défi de janvier » (Dry January) vise à questionner individuellement et collectivement notre rapport à l’alcool et changer nos habitudes de consommation pour inciter à un changement de comportement vis-à-vis de ce produit. Cette initiative, qui connaît un succès croissant, est portée par un collectif d’associations. Elle a lieu tous les ans sans l’appui des pouvoirs publics.

Le marketing social : des techniques de marketing commercial appliquées à la santé

L’association des deux termes, « marketing » et « social », est née en 1971. Le marketing social consiste ainsi à transposer certaines techniques du marketing commercial à des programmes sociaux et de santé, dans l’objectif d’en améliorer l’efficacité en matière de changement de comportements.

Son principe fondamental repose sur une connaissance approfondie des publics cibles, afin d’adapter les interventions à leurs caractéristiques, leurs besoins et leurs contraintes. Cette compréhension s’appuie à la fois sur des enquêtes et les apports de la littérature scientifique, afin d’identifier les déterminants des comportements de santé et leurs leviers de modification.

Le marketing social prend également en compte l’environnement dans lequel s’inscrit l’intervention, notamment les facteurs concurrents du comportement promu, comme le marketing des industries du tabac, de l’alcool ou de l’alimentation ultratransformée. Ces pratiques commerciales “concourrentes” à la santé sont connues sous le terme de « déterminants commerciaux de la santé ». Le but sera ici de bloquer la publicité de ces firmes (avec des régulations et interdictions), ou d’apposer des avertissements sanitaires sur les publicités et packagings afin de contrer les messages marketing attractifs.

Le marketing social repose par ailleurs sur une segmentation des populations, donnant lieu à des programmes différenciés selon les spécificités des individus : âge, genre, environnement social, ancrage communautaire, niveau de littératie (niveaux de lecture, d’écriture et de compréhension des textes), etc.

« Mois sans tabac »,« Défi de janvier » et autres marques sociales

Si la campagne de marketing social est amenée à durer, il est opportun qu’elle s’appuie sur une marque qui aide à la mémoriser, à se l’approprier et à l’apprécier : « Mois sans tabac », le « Défi de janvier », ou encore Sam de la Sécurité routière sont des marques sociales connues de toutes et tous.

Sam, le conducteur engagé est une marque sociale de la Sécurité routière (Securite-routiere.gouv.fr).

Chaque programme est ensuite décliné opérationnellement pour chaque cible, autour d’objectifs de changement de comportement, et mis en œuvre selon le « modèle des 5 c » :

  • le comportement à adopter (par exemple, arrêter de fumer) ;

  • des aides et solutions proposées pour réduire les coûts et freins à l’adoption de ce comportement (applications, préservatifs gratuits ou à faible coût…) ;

  • une capacité d’accès aisée aux aides et comportements (rendez-vous rapide pour un dépistage, éthylotests disponibles dans les bars…) ;

  • une communication créative qui mobilise des canaux variés (médias, réseaux sociaux, etc.) ;

  • des collaborations avec des acteurs proches des publics bénéficiaires (associations, éducateurs, professionnels de santé) pour assurer la diffusion de l’intervention.

Enfin, toute campagne de marketing social s’inscrit dans une logique d’évaluation, afin de vérifier que les objectifs souhaités ont bien été atteints au regard des moyens mobilisés (évaluations de processus, d’impact et médicoéconomiques).

Marketing social et communication : une différence fondamentale

Ainsi, si la communication est nécessaire pour dérouler une campagne de marketing social (un des 5C), elle n’est pas suffisante. C’est la conclusion de nombreuses études ayant analysé l’efficacité des interventions élaborées selon les principes du marketing social et qui se déroulaient dans des contextes et milieux variés (lutte contre le tabagisme, l’alcoolisme ou les drogues illicites ; promotion de l’activité physique et de la nutrition à l’école, en entreprise, etc.) puis sur des cibles différentes (population défavorisée, adolescents, professionnels de santé, grand public, etc.).

Les chercheurs sont arrivés à la conclusion suivante : si les campagnes de communication peuvent agir sur les connaissances, les représentations, les normes, ou encore si elles informent sur l’existence d’un service, elles ne déclenchent pas, à elles seules, des changements de comportement si les autres composantes du marketing social n’y sont pas associées.

L’exemple emblématique du « Mois sans tabac »

L’exemple de la campagne annuelle « Mois sans tabac » lancée en 2016 par Santé publique France et adaptée de la campagne britannique Stoptober est illustratif de l’intérêt du marketing social. Cette intervention inédite en France en a intégré tous les ingrédients pour inviter les fumeurs à faire une tentative d’arrêt du tabac pendant 30 jours, en novembre, et optimiser ainsi leurs chances d’arrêter durablement.

Elle s’est basée sur les modèles théoriques de changement de comportements (théorie de la contagion), une connaissance des parties prenantes et de la cible visée, une prise en compte de la « concurrence » (l’industrie du tabac), une segmentation réfléchie (campagne ciblant les fumeurs quotidiens souhaitant arrêter de fumer, âgés de 18 à 64 ans et les plus vulnérables).

De plus, cette campagne s’appuie sur une proposition comportementale atteignable (arrêter de fumer pendant un « mois »), une marque chaleureuse et conviviale ainsi que des aides et services accessibles facilement et gratuitement ou à un prix très faible (site Internet, coaching personnalisé, numéro de téléphone, kit pour arrêter…).

L’accent est mis sur les bénéfices de l’arrêt. Puis, des collaborateurs et partenaires assurent la diffusion de la campagne et de ses services vers les lieux de vie des fumeurs (associations, pharmacies, entreprises, etc.). Enfin, une campagne de communication est diffusée dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Cette combinaison s’est révélée bénéfique puisque les évaluations quasi continues de la campagne « Mois sans tabac » ont montré son efficacité pour inciter les Français à arrêter de fumer, bien plus que les précédentes campagnes qui se basaient essentiellement sur la communication.

« Mois sans tabac » a ainsi joué un rôle dans l’augmentation des tentatives d’arrêt du tabac (les éditions 2018 et 2019 auraient chacune généré environ 50 0000 tentatives), ainsi que sur l’arrêt du tabac à plus long terme. De plus, l’OCDE a estimé que si elle était maintenue sur la période 2023-2050, cette campagne permettrait d’économiser en moyenne 7 euros par an en dépenses de santé pour 1 euro investi.

Renoncer au marketing social : un retour en arrière pour la santé publique

Dix ans après sa création, la restructuration de Santé publique France annoncée par le gouvernement en janvier 2026 pourrait conduire à un abandon du marketing social au profit d’un « recentrage stratégique » sur la communication, qui serait désormais pilotée par le ministère de la santé et l’Assurance-maladie. Les pouvoirs publics justifient cette évolution par la volonté d’« offrir aux citoyens des messages plus clairs » et « une meilleure efficacité ».

Penser que le recentrage sur la communication et l’abandon du marketing social pourrait être aussi efficace et efficient n’est pas fondé, ni sur le plan scientifique, ni sur le plan empirique. Il faut alors se questionner les réels motifs qui poussent à cette décision : coupe budgétaire, volonté de reprise en main du contenu des messages au détriment des données probantes et des évaluations de campagnes, influence des lobbys ?

L’avenir nous le dira, mais cette évolution pourrait s’opérer au détriment de l’efficacité des politiques de prévention et, in fine, de la santé des Français.

The Conversation

Karine Gallopel-Morvan a reçu des financements de l’INCa, l’IRESP, JApreventNCDs, le Fonds de lutte contre les addictions, la Ligue contre le cancer, Ramsay fondation, l’ARS Bretagne

Ancien Directeur général de Santé publique France 2016-2019

Sylvain Gautier est vice-président de la Société Française de Santé Publique (SFSP) et membre du Comité national de lutte contre le tabagisme (CNCT). Il est président du Conseil national professionnel de santé publique (CNP-SP) et membre du Collège universitaire des enseignants de santé publique (CUESP).

ref. Contre le tabagisme, l’alcoolisme, l’insécurité routière… le marketing social en santé est plus efficace que la communication – https://theconversation.com/contre-le-tabagisme-lalcoolisme-linsecurite-routiere-le-marketing-social-en-sante-est-plus-efficace-que-la-communication-276408

Voici Epiaceratherium itjilik, le rhinocéros qui a vécu dans l’Arctique

Source: The Conversation – in French – By Danielle Fraser, Head & Research scientist, Palaeobiology, Canadian Museum of Nature & Adjunct Research Professor, Department of Biology, Carleton University

Les paléontologues du Musée canadien de la nature ont récemment étudié le fossile d’un rhinocéros. Ce qui est fascinant, c’est que ses restes ont été découverts sur l’île Devon, dans l’Arctique canadien.

Les mammifères, qui peuplent aujourd’hui presque tous les coins de la Terre, sont arrivés en Asie, en Europe et en Amérique du Nord par trois voies : le détroit de Béring et deux voies dans l’Atlantique Nord.

La plus connue d’entre elles, le pont continental de Béring, a permis le passage des premiers humains vers l’Amérique du Nord, il y a environ 20 000 ans, et a façonné la génétique des populations d’animaux, comme les ours, les lions et les chevaux.

Les deux autres routes, moins connues, traversaient l’Atlantique Nord : l’une partait de la péninsule scandinave vers le Svalbard et le Groenland, et l’autre de l’Écosse vers l’Islande, puis le Groenland et l’Arctique canadien.

Généralement, on considère que les animaux terrestres n’ont pas pu traverser l’Atlantique Nord durant l’Éocène inférieur, il y a environ 50 millions d’années, à une époque où le climat terrestre était plus chaud.

Les restes du rhinocéros arctique fournissent toutefois des preuves indiquant que les mammifères terrestres ont pu traverser l’Atlantique Nord en empruntant des ponts terrestres gelés bien plus récemment que l’Éocène inférieur.

Un rhinocéros dans l’Arctique

Danielle Fraser présente les recherches de son équipe sur le rhinocéros arctique. (Musée canadien de la nature).

Cette nouvelle espèce de rhinocéros a été découverte à partir d’un spécimen presque complet trouvé au site de Haughton, sur l’île Devon, au Nunavut. Il s’agit de sédiments lacustres formés dans un cratère d’impact d’astéroïde qui remonterait au début du Miocène, il y a environ 23 millions d’années.

Les sédiments du cratère Haughton ont permis de préserver des plantes, des mammifères et des oiseaux. La plupart des ossements du rhinocéros ont été récoltés dans les années 1980 par la paléontologue Mary Dawson et son équipe, puis d’autres éléments ont été prélevés par Natalia Rybczynski, Marisa Gilbert et leur équipe au cours des années 2010.

Le rhinocéros n’avait pas de corne, ce qui est courant chez les espèces de rhinocéros disparues. Il se distingue toutefois par des caractéristiques propres à des espèces beaucoup plus anciennes, comme des dents semblables à celles d’espèces datant de plusieurs millions d’années. Il présente également un cinquième orteil sur la patte avant, ce qui est rare chez les rhinocéros.

Une comparaison anatomique et une analyse évolutive suggèrent que le spécimen appartient à un genre existant, Epiaceratherium, que l’on a trouvé uniquement en Europe et en Asie occidentale. Pour nommer la nouvelle espèce, l’équipe a consulté Jarloo Kiguktak, un aîné d’Aujuittuq (Grise Fiord), la communauté autochtone la plus proche du cratère Haughton. Ensemble, ils l’ont baptisée Epiaceratherium itjilik. Itjilik, qui signifie « gel » ou « givré » en inuktitut, a été choisi en hommage à l’environnement arctique où le spécimen a été découvert.

Le plus surprenant est que l’analyse évolutive de l’équipe a montré qu’E. itjilik ressemble le plus à l’espèce européenne d’Epiaceratherium. Cela suggère que ses ancêtres auraient traversé l’Atlantique Nord pour passer de l’Europe à l’Amérique du Nord vers la fin de l’Éocène, il y a entre 38 et 33 millions d’années.

Des analyses biogéographiques ont par ailleurs révélé un nombre étonnamment élevé de traversées de l’Atlantique Nord par des rhinocéros, directement entre l’Europe et l’Amérique du Nord, dont certaines remontent à environ 20 millions d’années. Alors que la découverte d’une traversée aussi récente de l’Atlantique Nord était souvent considérée comme improbable, de nouvelles preuves géologiques proposent une toute autre histoire.

Comment les rhinocéros sont-ils arrivés dans l’Arctique ?

Aujourd’hui, plusieurs étendues d’eau larges et profondes empêchent les animaux terrestres de passer de l’Europe à l’Amérique du Nord. Les îles Féroé, l’Islande et le Groenland sont séparés par le chenal du banc des Féroé, le chenal Féroé-Shetland et le détroit du Danemark. Entre la péninsule scandinave, le Svalbard et le Groenland, on trouve la mer de Barents et le détroit de Fram. Les animaux terrestres auraient pu traverser au moins l’une de ces zones jusqu’au début de l’Éocène, il y a environ 50 millions d’années.

Cependant, des études récentes dressent un tableau plus complexe des changements géologiques dans cette région. Les estimations de la date de formation des différents chenaux qui séparent aujourd’hui les masses terrestres présentent une grande variabilité.

Une modélisation mathématique suggère qu’il y a encore 2,7 millions d’années, une région montagneuse aurait relié le Svalbard à l’Europe du Nord. De nouvelles données indiquent également que le détroit de Fram était étroit et peu profond jusqu’au début du Miocène, il y a environ 23 millions d’années. Le chenal Féroé-Shetland s’est probablement ouvert il y a entre 50 et 34 millions d’années, tandis que le chenal Féroé-Islande [JG1]et le détroit du Danemark auraient été submergés plus tard, il y a entre 34 et 10 millions d’années.

Cela suggère que les rhinocéros auraient pu marcher sur la terre ferme pendant au moins une partie de leur traversée de l’Atlantique Nord. Ils ont peut-être nagé sur de courtes distances entre les masses continentales, mais l’équipe a émis l’hypothèse que la glace marine saisonnière aurait pu faciliter leur déplacement.

La glace saisonnière

Il y a plus de 47 millions d’années, l’océan Arctique et les régions environnantes étaient libres de glace toute l’année. Des échantillons prélevés par carottage dans cette région (boue, sable et matière organique) contiennent des traces de débris transportés par la glace au cours de l’Éocène moyen, il y a entre 47 et 38 millions d’années, ce qui indique la présence de glace saisonnière.

Une autre carotte océanique, prélevée entre le Groenland et le Svalbard, recèle des débris transportés par la glace provenant de toute la région arctique, et datant de 48 à 26 millions d’années. Il apparaît donc que les animaux terrestres auraient pu traverser l’Atlantique Nord en empruntant des routes formées sur la terre ferme et sur la glace saisonnière.

Les fossiles de vertébrés provenant des îles qui composaient autrefois les ponts terrestres de l’Atlantique Nord sont extrêmement rares. Une grande partie de ces ponts étant aujourd’hui submergée, les preuves directes de la façon dont les animaux se sont répandus à travers l’Atlantique Nord pourraient avoir disparu.

Les études biogéographiques, comme celle menée par l’équipe du Musée canadien de la nature, montrent à quel point les découvertes arctiques bouleversent nos connaissances sur l’évolution des mammifères. Elles nous aident à mieux comprendre comment les animaux se sont déplacés sur notre planète.

La Conversation Canada

Danielle Fraser a reçu un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG RGPIN-2018-05305). Natalia Rybczynski, coauteure de l’étude mentionnée dans cet article, a reçu un financement de la Fondation W. Garfield Weston. Mary Dawson, coauteure de l’étude, a reçu un financement de National Geographic pour ses travaux sur le terrain.

ref. Voici Epiaceratherium itjilik, le rhinocéros qui a vécu dans l’Arctique – https://theconversation.com/voici-epiaceratherium-itjilik-le-rhinoceros-qui-a-vecu-dans-larctique-274913

Le discours sur l’état de l’Union de Trump, ou la perversion des « mythes américains »

Source: The Conversation – in French – By Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

Le discours sur l’état de l’Union est censé exposer les priorités d’un président devant le Congrès et le pays. En 2026, Donald Trump en a fait tout autre chose : moins une feuille de route qu’un récit de restauration nationale, où se mêlent triomphe personnel, mythologie nationale et mise à l’épreuve publique des loyautés partisanes.


Le discours annuel sur l’état de l’Union est l’un des grands moments institutionnels de la vie politique états-unienne. En principe, le président, devant l’ensemble des membres du Congrès, y expose ses priorités, justifie ses choix, annonce des mesures et tente de convaincre au-delà de son camp. Le 24 février 2026, Donald Trump a bien respecté le décor constitutionnel. Mais il a bien moins présenté un programme ou un agenda législatif que mis en scène un récit de restauration nationale centré sur sa personne. Il s’agit d’ailleurs du discours l’état de l’Union qui contient le moins de propositions programmatiques depuis cinquante ans, selon The Economist.

Dès les premières lignes, le ton est donné : « notre nation est de retour », puis « c’est l’âge d’or de l’Amérique ». Le discours ouvre donc sur l’annonce d’un retour à la grandeur. Trump n’est pas un chef de gouvernement décrivant des lignes politiques, il est le sauveur d’une nation qui était en perdition. Il affirme avoir hérité d’« une nation en crise », affligée par « une économie stagnante », « des frontières grandes ouvertes » et « des guerres et le chaos partout dans le monde ». Un an plus tard, affirme-t-il, tout aurait changé grâce à la « transformation sans précédent » et au « revirement historique » qu’il aurait impulsés. Dans son discours, la politique n’est pas racontée comme gestion, compromis ou promesse, mais comme retournement quasi miraculeux de l’histoire.

Une jérémiade trumpienne

Pour comprendre ce récit, il faut se pencher sur la structure profonde du discours (écrit par ses conseillers Ross Worthington et Vince Haley). Il emploie un schéma ancien de la rhétorique politique états-unienne : celui d’une nation dévoyée, menacée, puis ramenée sur le bon chemin. C’est la structure classique de la jérémiade issue des sermons basés sur la figure biblique de Jérémie, puis reprise par les puritains de Nouvelle-Angleterre : la chute, le redressement, puis la destinée retrouvée.

Le premier temps est celui de la déchéance. Trump ne se contente pas d’évoquer des difficultés : il construit un imaginaire de crise totale. La frontière serait le point de passage d’une « invasion », le crime incontrôlé, l’économie humiliée, le monde livré au chaos. La nation n’aurait pas simplement traversé une période difficile ; elle aurait été, jusqu’à son retour à la Maison Blanche, « à l’agonie ».

Le second temps est celui du sauvetage. « Aujourd’hui, notre frontière est sécurisée », proclame-t-il ; « notre esprit est restauré » ; « l’Amérique est à nouveau respectée ». Tout le vocabulaire du discours renvoie à la renaissance : retour, restauration, rétablissement, fierté retrouvée. L’idée n’est pas seulement qu’un changement de majorité a eu lieu, mais qu’un ordre perdu a été rétabli.

Le troisième temps est celui de la destinée. Trump relie explicitement son mandat au 250e anniversaire de l’indépendance, à « l’esprit de 1776 », puis conclut que « notre destin est écrit par la main de la Providence ». Cette tonalité religieuse n’a rien d’exceptionnel dans ce type d’allocution, tant les présidents états-uniens inscrivent souvent la nation dans une mission historique sous le regard de Dieu. Mais, chez Trump, elle sert aussi à suggérer que son retour au pouvoir s’inscrit lui-même dans cette destinée.

En réalité, Trump capte les grands mythes nationaux pour les mettre au service de sa propre personne. La foi, la grandeur « américaine » ou la mission historique des États-Unis ne servent plus à rassembler autour d’un destin commun : elles servent à ériger le président en sauveur indispensable, comme lorsqu’il déclare, n’hésitant pas à parler de lui-même à la troisième personne : « La seule chose qui se dresse aujourd’hui entre les États-Uniens et une frontière totalement ouverte, c’est le président Donald J. Trump. »

Un spectacle de loyauté

Le discours sur l’état de l’Union n’est jamais seulement un texte : c’est aussi une mise en scène. Depuis Ronald Reagan, les invités dans les tribunes, les récits individuels, les pauses et les réactions de la salle sont utilisés comme incarnation d’un mini-récit moral : victime innocente, héros ordinaire, mère endeuillée, vétéran exemplaire. C’est une succession de scènes émotionnelles dans une logique dramaturgique.

Le moment le plus révélateur est sans doute celui où Trump lance aux parlementaires : « Si vous êtes d’accord avec cette affirmation, levez-vous et montrez votre soutien. » L’affirmation est formulée de manière à piéger l’opposition : « Le premier devoir du gouvernement américain est de protéger les citoyens américains, pas les immigrés illégaux. » Si ses adversaires se lèvent, ils valident son récit. S’ils restent assis, il peut les présenter comme hostiles à la protection des citoyens.

On est là au cœur d’une rhétorique du test de loyauté. Lorsqu’il lance aux démocrates restés assis qu’« ils devraient avoir honte », puis les qualifie un peu plus loin de « fous », Trump ne cherche pas seulement à les discréditer ; il met en scène une opposition morale entre, d’un côté, les patriotes et, de l’autre, ceux qu’il présente comme les traîtres et les ennemis du bon sens. Le Congrès n’apparaît plus comme un lieu de délibération entre adversaires légitimes, mais comme une scène où l’opposition est sommée de se révéler publiquement.

Une seule intrigue, quel que soit le sujet

L’une des clés du discours est qu’il raconte finalement toujours la même histoire, quel que soit le thème abordé.

Immigration, économie, sécurité, politique étrangère : tout est réorganisé autour d’une même matrice morale. Le pays aurait été trahi, exposé, affaibli ; des ennemis clairement identifiables en auraient profité et lui seul aurait la capacité de restaurer la grandeur de l’Amérique. Une grande partie de ce récit repose pourtant sur des affirmations fausses, exagérées ou trompeuses. Ces distorsions brouillent le débat public et fabriquent une perception altérée du réel. Peu importe puisqu’il s’agit moins d’établir des faits que de consolider une intrigue simple, dramatique et politiquement efficace.

Sur l’immigration, cette logique est particulièrement visible. Trump parle d’« invasion à la frontière », associe les « immigrés illégaux » au crime, au fentanyl et à la violence, puis relie cette question à celle des élections en demandant des mesures destinées à empêcher les « personnes non autorisées » de voter dans les « élections américaines sacrées ». La frontière, la citoyenneté et l’intégrité électorale fusionnent ainsi dans un même récit de protection du corps national.

L’économie obéit à la même logique. Trump ne se présente pas comme un pédagogue expliquant des mécanismes ou des contraintes, mais comme celui qui aurait remis l’Amérique debout. Les prix « s’effondrent », les revenus « augmentent rapidement », le pays serait redevenu « le plus attractif du monde ». Là encore, la technicité – et la réalité des faits – importe moins que l’image du redressement.

La politique étrangère, enfin, est aussi abordée selon cette approche. Lorsqu’il parle de l’Iran, de l’OTAN, de l’Ukraine, du Venezuela ou des cartels latino-américains de la drogue, Trump développe moins une doctrine cohérente qu’un imaginaire de puissance. La formule la plus révélatrice est sans doute « la paix par la force ». L’international devient ainsi le théâtre où se mesure la crédibilité du chef.

Une religion civique personnalisée

Le dernier trait marquant du discours est la place accordée au religieux et au providentialisme. Trump se félicite d’« un immense renouveau de la religion, de la foi, du christianisme et de la croyance en Dieu ». Il appelle aussi à réaffirmer que « l’Amérique est une nation sous Dieu ». Puis il pousse encore plus loin cette logique en déclarant que, « quand Dieu a besoin d’une nation pour accomplir ses miracles, il sait exactement à qui s’adresser », et que « notre destin est écrit par la main de la Providence ».




À lire aussi :
« Make Religion Great Again » : la place de la religion dans l’État trumpien


Ces formules ne sont pas de simples ornements pieux. Elles donnent au récit politique une intensité quasi sacrée. Trump s’inscrit ici dans la tradition états-unienne de la religion civile, où la nation est investie d’une mission historique. Mais il en accentue la dimension partisane et personnelle : ce registre sert moins à universaliser le consensus qu’à souder un camp et à suggérer que le redressement national passe par un leadership incarné.

Au fond, ce discours dit quelque chose de plus large sur le trumpisme en 2026. Il ne rompt pas avec la tradition des grands mythes présidentiels états-uniens ; il les transforme. Il reprend les thèmes les plus classiques – la nation trahie, la renaissance, la Providence, 1776, la mission, la grandeur – mais les réorganise autour d’une figure de sauveur plus personnelle, plus spectaculaire et plus conflictuelle que chez ses prédécesseurs.

Le discours sur l’état de l’Union cesse alors d’être un simple bilan institutionnel. Il devient un rite de restauration nationale – et, en même temps, un test public de loyauté.

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le discours sur l’état de l’Union de Trump, ou la perversion des « mythes américains » – https://theconversation.com/le-discours-sur-letat-de-lunion-de-trump-ou-la-perversion-des-mythes-americains-277132

Syrie : une nouvelle fois, les Kurdes abandonnés par leurs alliés régionaux et par les Occidentaux

Source: The Conversation – in French – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du Laboratoire interdisciplinaire sur les mutations des espaces économiques et politiques Paris-Saclay (LIMEEP-PS) et du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université

Les forces kurdes ont perdu énormément de terrain face à l’avancée de celles de Damas. Le nouveau régime syrien a su habilement manœuvrer pour mettre fin au projet kurde du Rojava, en passe d’être totalement anéanti à la grande satisfaction de la Turquie. Les Kurdes irakiens et turcs ne se risquent pas à secourir leurs compatriotes de Syrie. Tout cela se passe dans l’indifférence des Occidentaux, qui s’étaient pourtant largement appuyés sur les Kurdes syriens durant la lutte contre Daech…


Considérées depuis leur création en 2015 comme un acteur puissant en Syrie, les milices kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) ont dernièrement vu leur influence s’étioler. Depuis le début du mois de janvier 2026, leurs positions s’effondrent avec une rapidité qui étonne les observateurs. Après leur avoir repris Alep, la grande ville du nord-ouest du pays, le 11 janvier, les troupes loyalistes syriennes du gouvernement central dirigé par Ahmed al-Charaa ont imposé aux FDS de se retirer de toutes leurs positions situées sur l’Euphrate, le 17 janvier.

Depuis, rien n’arrête la progression des troupes de Damas, qui ont récupéré toute la province de Deir-es-Zor et la majorité de la province d’Hassaké.

Les FDS étaient autrefois maîtresses d’un tiers du territoire syrien, le Rojava, rebaptisé en 2018 Administration autonome du nord-est de la Syrie (AANES), région particulièrement riche en pétrole. Leur emprise a été réduite à peau de chagrin : elles ne contrôlent plus que la poche de Kobané, la ville de Hassaké et leur fief historique dans le nord-est du pays autour de la ville de Qamechli.

En position de force, le président syrien exige par le cessez-le-feu du 20 janvier 2026 l’absorption totale des milices kurdes dans l’armée syrienne ainsi que l’intégration totale de l’AANES dans un État syrien centralisé et autoritaire : on voit donc mal à ce stade ce qui pourrait empêcher la disparition imminente du Rojava. Comment un acteur apparemment aussi influent que les FDS a-t-il pu s’effondrer aussi rapidement ? Et peut-on espérer une issue plus favorable pour le Rojava que la pure et simple absorption par l’État central syrien ?

Un Rojava dépourvu de sanctuaire

Le facteur le plus évident et pourtant le moins mis en valeur par la presse pouvant expliquer l’incapacité des FDS à tenir leur position tient aux spécificités géographiques du nord-est de la Syrie.

L’essentiel du Rojava est traversé par la Jéziré (Jazira en arabe), une vaste plaine ouverte aride sans aucun réel obstacle topographique ou hydrographique le long duquel construire une ligne de défense. La défense du Rojava reposait sur la « coupure humide » de l’Euphrate, dont la largeur et le débit importants rendaient difficile la progression des troupes syriennes. Les positions kurdes le long du fleuve constituaient autant de verrous qui ont sauté depuis l’accord du 20 janvier avec le pouvoir syrien.

Entre l’Euphrate et la rivière Khabour, aucun obstacle ne peut freiner la progression des troupes syriennes. D’autant que la rivière Khabour, à l’image de tout le bassin hydrographique de l’Euphrate, s’écoule du nord au sud dans la région, et ne peut donc ni entraver l’avancée de troupes syriennes remontant la rivière depuis le sud, ni empêcher une éventuelle avancée turque depuis le nord.

Ensuite, contrairement à leurs homologues irakiens, les Kurdes syriens ne peuvent compter sur aucun massif montagneux pouvant leur servir de refuge. Or, on sait à quel point les sanctuaires montagneux ont joué un rôle important dans les insurrections kurdes contre l’État central irakien (la République d’Irak issue du coup d’État d’Abbdel Karim Kassem). L’armée irakienne avait échoué à soumettre les montagnes de Cheekha Dar en 1961 dans le Kurdistan irakien, contribuant ainsi à la constitution d’un sanctuaire de guérilla endémique dans la région d’Erbil. De même, l’insurrection de 1991 contre le régime de Saddam Hussein parvient à soustraire ces régions montagneuses au contrôle de l’État.

Privées de sanctuaires naturels, les milices kurdes syriennes pourraient concentrer leurs défenses autour des centres urbains de Kobané, d’Hassaké et de Qamichli pour repousser les forces syriennes. Cependant, ces villes risquent de se retrouver rapidement assiégées et condamnées à la reddition — et ce, d’autant plus vite qu’elles comportent d’importantes populations arabes qui pourraient se soulever contre les Kurdes. Les territoires du Rojava abritent en effet une forte minorité arabe, dans un contexte régional marqué par le réveil du nationalisme arabe.


Pierre Firode sera l’un des intervenants au webinaire « Face aux bouleversements du monde : quels espoirs pour la paix ? » que nous organiserons le 10 mars prochain à 18h, en coopération avec le Forum mondial Normandie pour la paix, et qui portera aussi bien sur la situation au Proche-Orient que sur la diplomatie par la force de Donald Trump et les mobilisations de la Gen Z de par le monde. Inscription gratuite ici.


La composante arabe des FDS a massivement fait défection depuis mi-janvier, ce qui explique la rapidité de la conquête rapide par l’armée syrienne de la province de Deir-ez-Zor et de toute la vallée de l’Euphrate. En plus du nationalisme arabe parfois nourri par le ressentiment anti-kurde, le régime syrien peut s’appuyer sur le soutien des cheikhs, les chefs de tribu arabes soucieux de réintégrer une Syrie unifiée et arabe.

À cet égard, Al-Charaa se place dans la continuité de sa gestion de la bande d’Idlib de 2017 à 2024 où son groupe, Hayat Tahrir al-Cham, avait pris le soin d’associer les cheikhs à la gouvernance du territoire. Si l’on considère que le Rojava forme une mosaïque où les Arabes et les Kurdes s’entremêlent, on comprend que les Kurdes ne disposent pas de véritables sanctuaires à la différence de l’Irak ce qui rend la défense du Rojava difficile, pour ne pas dire impossible.

Cette défection des tribus arabes a poussé les Kurdes à rechercher un accord avec Damas et aboutit aux accords du 31 janvier par lesquels les forces kurdes abandonnent leur projet d’un Rojava autonome (c’est-à-dire leur contrôle sur l’administration et les ressources des territoires du nord-est du pays) et se voient en échange absorbées par l’armée syrienne.

Un Rojava isolé sur le plan diplomatique

L’autre faiblesse stratégique structurelle du Rojava tient à son isolement diplomatique complet, tant à l’échelle régionale qu’internationale. Les FDS ne peuvent pas s’appuyer sur leurs voisins kurdes irakiens. En effet, le gouvernement régional du Kurdistan irakien autonome (GRK) s’engage depuis les années 2010 dans un processus de rapprochement avec Ankara lui permettant d’exporter son pétrole via la Turquie et de se développer grâce aux investissements turcs tout en disposant d’un allié face à l’État central irakien.

En retour, le GRK se doit de renoncer à l’envoi d’armes et de combattants au PKK en Turquie ainsi qu’aux FDS en Syrie. Le Kurdistan irakien pourrait en effet jouer le rôle de sanctuaire transfrontalier pour les Kurdes de Syrie qui profiteraient alors de l’effet refuge de la frontière irako-syrienne pour échapper aux offensives de Damas. Mais cela suppose un soutien du GRK ; or ce dernier ne prendra certainement pas le risque de franchir les lignes rouges fixées par Ankara et de renoncer aux fruits d’une décennie de rapprochement et de réconciliation avec la Turquie.

L’isolement du Rojava se constate aussi à l’échelle internationale où les soutiens historiques des Kurdes, américains et européens, semblent avoir abandonné leurs anciens alliés dans la lutte contre l’État islamique. À cet égard, on peut souligner les efforts diplomatiques du président syrien pour isoler les Kurdes de leurs alliés occidentaux. En s’impliquant dans la lutte contre l’État islamique aux côtés des Américains, Al-Charaa entend devenir le nouveau partenaire des États-Unis dans la guerre contre le terrorisme dans la région, fonction jusqu’alors dévolue aux Kurdes.

Ce transfert de la lutte contre Daech des Kurdes vers Damas rend le soutien des États-Unis aux Kurdes caduc. Dans cette optique, Al-Charaa essaie d’apparaître comme un partenaire fiable des États-Unis en acceptant le transfert des prisonniers de l’EI vers l’Irak ou en s’impliquant dans la sécurisation des camps abritant les familles d’anciens combattants de l’EI, comme celui d’Al Hol.

Le président syrien est aussi soucieux de ne pas franchir les lignes rouges européennes en matière de droit humanitaire international, comme le montre l’ouverture récente d’un corridor humanitaire pour venir en aide aux civils de Kobané. Al-Charaa connaît la charge symbolique de la ville, qui représente aux yeux des sociétés européennes le combat kurde contre Daech en 2014, et veut éviter la mobilisation médiatique qu’entraînerait un drame humanitaire dans cette ville.

Kurdes abandonnés, Occidentaux discrédités

Ainsi, les caractéristiques géographiques tant physiques qu’humaines expliquent la grande précarité dans laquelle se retrouve actuellement le Rojava. Encerclées, condamnées à protéger un territoire indéfendable, les FDS ne peuvent compter ni sur le soutien de leurs homologues irakiens, ni sur celui des puissances occidentales, qui ont pourtant beaucoup contribué à la construction du Rojava.

Comme en 2019 lors de l’opération turque Source de Paix, le sort des Kurdes de Syrie pourrait être sacrifié sur l’autel de la Realpolitik, qui incite à privilégier l’entente avec les puissances régionales comme la Turquie ou la Syrie au détriment du respect du droit des peuples et du droit humanitaire international.

Cette approche, partagée par la Maison Blanche et en partie par l’Union européenne, saborde pourtant la crédibilité et l’implantation des puissances occidentales au Moyen-Orient qui, en abandonnant leurs alliés historiques comme les Kurdes pour des partenaires de circonstance, contribuent au recul des valeurs démocratiques dans le monde.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Syrie : une nouvelle fois, les Kurdes abandonnés par leurs alliés régionaux et par les Occidentaux – https://theconversation.com/syrie-une-nouvelle-fois-les-kurdes-abandonnes-par-leurs-allies-regionaux-et-par-les-occidentaux-274329

Atmospheric dust: the overlooked suspect in urban air pollution

Source: The Conversation – France – By Emmanouil Proestakis, National Observatory of Athens

Cities are rapidly becoming the defining residential space of human life. Over 55% of the global population lived in urban areas in 2018, a proportion projected to reach nearly 68% by 2050, according to the United Nations (UN).

While this unprecedented urban growth fuels innovation and economic activity, it simultaneously concentrates human exposure to environmental stressors and intensifies urban environmental pressures. In this context, the World Health Organization (WHO) has underlined the multifaceted challenges and severe risks that poor air quality poses to socioeconomic activities and human health. And although emissions – such as NO₂, SO₂, CO₂ and O₃ – are the usual suspects when it comes to air quality degradation, our recent study highlights that atmospheric dust that accumulates over urban areas represents an additional and considerable, yet frequently overlooked, contributor to adverse health implications.

Mineral dust’s impact on Public health deserves more attention

Among the aerosol species contributing to air quality degradation, atmospheric dust originating from natural sources and anthropogenic activities is often considered less consequential. However, this assumption overlooks a growing body of research evidence reporting on airborne dust as a health hazard and neglects several important facts.

To begin with, dust is not a marginal component of the total aerosol load. By mass, dust is the second-most abundant aerosol type globally, surpassed only by sea-salt particles, and the dominant component of the atmospheric aerosol load over large continental areas.

More specifically, it has been estimated that natural sources – mainly arid and semi-arid areas – emit around 4,680 teragrams (Tg) (1 Tg= 1 billion kilograms) of dust into the atmosphere each year. Yet, this estimate does not account for all the dust present in the atmosphere.

Globally, natural processes contribute to approximately three quarters of the total dust load, with the remaining quarter linked to human activities frequently evolving around urban and highly industrialised areas, including transportation, infrastructure development, land-use change, deforestation, grazing and agricultural practices.

To put this into perspective, this staggering airborne dust mass exceeds 615,000 times the equivalent weight of the Eiffel tower released globally into the atmosphere each year.

Furthermore, these particles composing the atmospheric dust layers are far from uniform in size. Large-scale experiments, (designed to study atmospheric pollutants in detail) focusing on mineral dust and employing airborne in situ instrumentation have revealed that particles in wind-transported atmospheric layers range widely in size, from less than 0.1 μm (roughly the size of a SARS-CoV-2 virus (coronavirus) to more than 100 μm (approximately the diameter of a human hair).

More concerning is that accumulated evidence from epidemiological studies links airborne dust to multiple adverse health outcomes. While coarse mineral dust is often considered relatively harmless, typically causing minor skin irritation or allergic reactions even over long exposure periods, it is a completely different story when it comes to fine particles. Because of their small size, these fine particles allow for deep lung penetration that potentially triggers respiratory and cardiovascular diseases, allergic reactions, even cancer. Beyond these direct effects, scientists are still exploring the role of dust as a carrier for bacteria, as suggested by meningitis outbreaks in the Sahel desert.

Fine particles, big questions

These concerns naturally raise a series of questions: to what extent have the fine-mode and coarse-mode fractions of airborne dust changed over highly industrialised and densely populated urban areas in the past two decades?

Can we detect meaningful, increasing or decreasing temporal trends in these changes? Which major cities currently experience, or are likely to experience in the near future, dust concentrations exceeding WHO air quality safety thresholds?

Megacities under the microscope: 15 years of satellite observations reveal how dust levels are changing

To gain a better understanding of how much dust urban populations are actually breathing in, our recent study examined satellite-based Earth observations spanning over 15 years. We examined the accumulation and temporal dynamics of dust in the lowest atmospheric layer above the Earth’s surface in 81 of the world’s largest cities and urban areas (with populations exceeding 5 million), where human activity and exposure are most prevalent.
The results reveal several important takeaways:

  1. Atmospheric dust unequivocally poses a hazard to public health in a substantial number of major urban areas worldwide. Based on population data and projections provided by the UN approximately 9 out of 10 of the roughly 800 million people living in the 81 largest cities are exposed to dust levels exceeding annual-mean air quality safety thresholds. A clear geographic pattern emerges, with the most affected urban areas located in the Middle East, the Indian subcontinent, East Asia, and the Sahel.

  2. Dust levels appear to be declining in most large cities. However, this encouraging, seemingly positive news comes with two important caveats: in many cases, the temporal declining trends are not statistically significant and frequently the overall dust burdens remain considerable. In other words, even where reductions are observed, they may not translate into meaningful reductions in health risk.

  3. Looking ahead to the near future, the challenge is unlikely to disappear. According to estimates provided by UN, urban populations in these megacities are projected to grow, reaching more than 1 billion people in the mid-thirties.

Consequently, atmospheric dust will remain an environmental health hazard, however, of a lower degree due to the apparent declining atmospheric load compared to present-day conditions, yet potentially affecting a larger number of individuals.

From science to policy: tackling the hazard of airborne dust

In response to mounting scientific evidence that airborne dust poses a risk to human health, countries are strengthening air quality legislation and launching national and international initiatives to confront dust-related challenges.

Efforts such as the World Meteorological Organization’s SDS-WAS, DANA and CAMS NCP among others, reflect growing collaboration to improve monitoring, modelling, and the translation of science into practical solutions. At the same time, governments are moving to align regulations with WHO recommendations.

For instance, the European Union’s revised Ambient Air Quality Directive explicitly recognises natural aerosols like dust as a cumulative health hazard. Together, advancing research, coordinated policy, and improved regulation provide a stronger foundation for action.

As urbanisation accelerates, tackling air quality, including atmospheric dust, is becoming central to protecting public health, strengthening urban resilience, and ensuring a more sustainable future for the world’s rapidly growing cities.


Created in 2007 to help accelerate and share scientific knowledge on key societal issues, the Axa Research Fund – now part of the Axa Foundation for Human Progress – has supported over 750 projects around the world on key environmental, health & socioeconomic risks. To learn more, visit the website of the AXA Research Fund or follow @ AXAResearchFund on LinkedIn.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Emmanouil Proestakis has been supported by the AXA Research Fund for postdoctoral researchers under the project entitled “Earth Observation for Air-Quality – Dust Fine-Mode (EO4AQ-DustFM).

ref. Atmospheric dust: the overlooked suspect in urban air pollution – https://theconversation.com/atmospheric-dust-the-overlooked-suspect-in-urban-air-pollution-276422

Tracey Emin: A Second Life – Tate Modern’s must-see retrospective explores trauma and transcendence

Source: The Conversation – UK – By Pippa Catterall, Professor of History and Policy, University of Westminster

The most powerful art speaks of and to the emotions. It tackles trauma and cathartically helps us to cope with it. It acknowledges pain, suffering and betrayal. It goes beyond an aestheticised veneer to raw emotion. It seeks to touch not just the eyes, but the soul.

The major retrospective of Tracey Emin’s career at London’s Tate Modern does just that, and features her most significant surviving works. It also reflects her characteristic subjects, techniques, materials and approaches.

The monumental bronze I Followed You to the End (2024), displayed on the approach to the Tate, is a foretaste of the anguished bodies in the statues within. These and the agonised black lines, floods of blood-red and bleak white backgrounds of paintings like Rape (2018) graphically engage with such traumatic experiences.

Emin made her name in the 1990s through dramatic installations and art that unflinchingly confronted the visceral realities of women’s bodies. These used her own body and experiences to create artworks that connected emotionally as raw cries of anguish. Or of lost innocence.

The latter comes out particularly in her short film Why I Never Became a Dancer (1995), deliberately placed near the start of the exhibition. In this, affectionate shots of Emin’s childhood hometown of Margate jarringly contrast with her narration of sexual abuse and misogyny.

This voiceover reflects Emin’s talent for pithy, poignant and allusive language. Appliqued into quilts such as Mad Tracey from Margate. Everyone’s Been There (1997), or expressed in the emotionally charged titles of artworks and neon signs, Emin’s words – as well as her body – confront her trauma.

Some of these works do so by foregrounding love, desire, longing, betrayal and abuse. Others resist the silence and stigma that have for so long shrouded women’s bodily functions.

The exploration of the soul

Throughout the exhibition, Emin’s work is deeply personal. Yet, by centring her own experience, Emin also humanises and universalises it. You don’t have to have had an abortion, or even be a woman, to respond emotionally to a work like The Last of the Gold (2002), publicly exhibited here for the first time.

Similarly, her textual contributions universalise the experiences of victimhood. Her handwritten memoir, Exploration of the Soul (1994), for example, movingly conveys a child’s attempt to understand the cruelty of unspoken racism.

Despite the trauma, throughout there’s an indomitable sense of defiance. Sewn into the quilt No Chance (WHAT A YEAR) (1999) a small text responds to her rapists pointing abusively at her: “I was only 13 and even then I knew they were pointing the wrong way.” In the same way, Why I Never Became a Dancer ends with Emin defiantly showing us her moves.

This combination of vulnerability and strength gives Emin’s work its emotional richness. This also comes out in her determination to document the trauma of her cancer. In works that take on the taboos around this disease, Emin depicts the procedures that our society squeamishly hides away in hospitals and the impact that these have had upon her body.

Of course, one of the most celebrated of her works does not directly feature her body but its absence. Yet My Bed (1998) is still a self-portrait of the traces of her life. Alongside the dishevelled bed and assorted detritus on and around it, what really struck me, seeing it for the first time, were the adjacent suitcases, packed and ready and the layered stories wordlessly conveyed in this installation. My Bed may on one level be an extended metaphor for struggling with depression, but the suitcases also speak of the will to escape.

Exorcism of the Last Painting I Ever Made (1996) is another even larger installation dealing with depression. It takes up an entire room in this exhibition. During pregnancy and in the aftermath of her abortions, Emin found it impossible to paint. The text behind the box containing this installation states: “I hated my body … I was suffering from guilt and punishing myself so I threw myself in a box and gave myself three and a half weeks to sort it out. And I did.”

The result is an insight into the artist’s studio as well as their body and mind. It reminded me of the installation of Francis Bacon’s studio in Dublin. Emin has cited the Norwegian painter Edvard Munch as a major influence, even holding an exhibition of her own work alongside that of Munch entitled The Loneliness of the Soul at the Royal Academy in 2021. Yet, to me, the comparisons with Bacon are more striking, both in the subject matters of sex and trauma and in the solemnity of their larger canvases.




Read more:
Francis Bacon: Human Presence – a compelling look at how the artist redefined portraiture


This was particularly marked in the final room. Throughout the exhibition the walls are painted a petrol blue, the same shade that Bacon used for oppressive interiors such as Man at a Washbasin (1954). This, combined with subdued lighting, produces a womb-like atmosphere. The intimacy this creates both heightens the emotional connection and impact on the viewer and shows Emin’s work to best effect.

It might seem odd to create such an ambience when so many of the artworks deal with trauma. Yet, although Emin observes what is happening to her body, literally in the case of I Watched Myself Die and Come Alive (2023) that fills the final wall of the final room, her art also has a detached, transcendent quality.

The spiritual atmosphere of that final room, with identically sized canvasses hung along it like altarpieces – including one of The Crucifixion (2022) – speaks through the spectral traces of bodies in the artworks more of the soul than the body, less of trauma than of the transcendence of pain.

Tracey Emin: A Second Life is at the Tate Modern from February 27 2026 to August 31 2026.


Looking for something good? Cut through the noise with a carefully curated selection of the latest releases, live events and exhibitions, straight to your inbox every fortnight, on Fridays. Sign up here.


The Conversation

Pippa Catterall does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Tracey Emin: A Second Life – Tate Modern’s must-see retrospective explores trauma and transcendence – https://theconversation.com/tracey-emin-a-second-life-tate-moderns-must-see-retrospective-explores-trauma-and-transcendence-277014

I’m a linguist with Tourette’s – here’s what I want people to understand after Baftas controversy

Source: The Conversation – UK – By Amanda Cole, Associate Professor in Sociolinguistics, University of Cambridge

Anton Vierietin/Shutterstock

I am a sociolinguist who specialises in how language is understood and interpreted in society. I also have Tourette syndrome. Tourette’s is a genetically determined neurological condition in which a person produces both motor and vocal tics (movements and sounds), and in most cases occurs with conditions such as autism, OCD, ADHD and sensory processing difficulties.

I am typically very private about my condition, but I feel compelled to write about it following events at the 2026 Baftas ceremony, where Tourette’s advocate John Davidson produced several offensive tics, including the N-word which was aired in error in the BBC coverage. I do not pretend for one moment to be able to fully understand how traumatising and deeply upsetting hearing such language must be for black people.

But the misinformed views circulating online suggesting that Davidson must be a racist deep down, or that his tic was akin to a Freudian slip are fundamental misunderstandings about Tourette’s that need to be addressed.

Davidson has coprolalia, a particularly distressing type of Tourette’s that affects between 10% and 20% people with the condition. Coprolalic tics are when a person says offensive or obscene things. They are deeply upsetting for the person who produces them and they are not intentional. Often, the tic is the very worst thing that they could possibly say in any given situation, and the opposite of what they truly believe.

Davidson has said that his tics “have always been so aggressive that I have no idea when they are coming or what they will be”.




Read more:
Baftas racial slur controversy: what should the BBC have done?


Many people do not know that I have Tourette’s. I can often suppress my tics, or they are subtle enough to fly under the radar. But suppressing tics requires a great deal of concentration, and I often feel itchy and uncomfortable. Tic suppression is not always possible and women tend to be able to mask their tics to a greater degree than men.

Even when a person can suppress a tic, they can only be held off for so long. The length of time differs from person to person and moment to moment. Whenever I get home after being around people other than my family, I am often overwhelmed by tics.

Meaning and intention

When we hear speech, our brains work quickly to make sense of its meaning. This includes both the literal meaning and the intention behind it. This is referred to as Gricean implicatures. A classic example is if a person says, “the window is open”, they might not just be stating a fact: they may be telling you that they are cold and would like you to shut the window.

Tics are very different to language. Vocal tics can have literal meaning, but there is typically no intention behind them. The words and phrases that a person produces are no more meaningful than grunts, coughs, sniffs or whistles which are also very common vocal tics. They are a neurological event.

In my own household – the only place I really feel safe to tic – we continually (and quite successfully and often tacitly) discriminate between the things I say which I mean, and those which are a tic and should be entirely disregarded. Sometimes this is straightforward, such as when I say “good night” at seven in the morning. Other times it is more complicated. My tics include saying my husband’s or my son’s names aloud, but I am not addressing them and they do not need to respond.

However, words can still be hurtful even if they are not said with an intent to hurt. I am in no way suggesting that it is wrong to feel deeply upset or offended by coprolalic tics. It has been well established that the way the Baftas and BBC managed Davidson’s tics let down both black people and people with Tourette’s. But I hope that a greater understanding of Tourette’s and that tics do not reflect a person’s beliefs or character can inform discussions about how we view offensive tics.

Tourette’s can be an incredibly difficult condition to live with. A reported 87% of adults living with Tourette’s experience physical pain because of their tics, 72% have considered suicide at some point in their lives and 60% believe their tics have prevented them from fulfilling their fullest potential.

I thought that vocal tics would ruin my life and any potential future career. The first tics I developed as a teenager were motor tics. I was terrified that I would develop vocal tics – which I did.

I have since established myself in a career I love, and yet I ask myself: would I have got here if I could not suppress my tics as successfully as I can? Or if what I said was vulgar or offensive rather than harmless and sometimes humorous? Sadly, I think the answer is no.

We have a duty as society to support people with Tourette’s to realise their potential. People with Tourette’s may need specific adaptions, but we also have a lot to offer. A range of research has found some extraordinary skills in people with Tourette’s such as being creative, articulate, quick-thinking, empathetic and having exceptional focus and problem solving.

I wish I could tell my younger self – sick with worry and feeling that Tourette’s was a curse I couldn’t escape – that sometimes Tourette’s is my greatest strength.

The Conversation

Amanda Cole does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. I’m a linguist with Tourette’s – here’s what I want people to understand after Baftas controversy – https://theconversation.com/im-a-linguist-with-tourettes-heres-what-i-want-people-to-understand-after-baftas-controversy-276915