Avalanches meurtrières : pourquoi les skieurs sous-estiment les risques, malgré les avertissements

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Dimanche, Professor and former Director (2015-2025), Ted Rogers School of Hospitality and Tourism Management, Toronto Metropolitan University

« La montagne n’est ni juste, ni injuste. Elle est dangereuse », disait le grand alpiniste italien, Reinhold Messner. Cette année encore, la montagne lui donne raison. Les conditions climatiques ont favorisé des avalanches meurtrières, notamment à Lake Tahoe, en Californie, mais aussi dans les Alpes.


Selon les chiffres du Système national d’Observation de la Sécurité en Montagne (SNOSM), les décès par accident sur les domaines skiables en France s’élevaient entre 8 et 14 par an, selon les années.

Cette année, en février, nous avons déjà largement dépassé ces moyennes. Malgré les progrès réalisés pour prévenir les avalanches – dont la gestion est depuis 2018 inscrite par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité – elles continuent de faire des victimes.

La situation, particulièrement dramatique cette année, s’explique par la structure instable du manteau neigeux, mais aussi par une mauvaise compréhension des risques perçus par certains skieurs et surfeurs, qui, souvent, déclenchent eux-mêmes les avalanches.




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La fascination du hors-piste : liberté, poudreuse et adrénaline

Chaque hiver, des skieurs se lancent hors des pistes balisées, parfois au péril de leur vie. Ces personnes ne sont pas toutes inconscientes ou débutantes dans cette pratique : certaines sont expérimentées, bien équipées de matériel de survie (détecteur de victime d’avalanche ou DVA, pelle, et sonde), et connaissent les dangers. Pourtant, elles décident malgré tout de s’aventurer hors-piste.

Alors, pourquoi skier hors-piste malgré les dangers et les recommandations des professionnels ? Le ski hors-piste fascine, que ce soit en station ou en ski de randonnée bien au-delà des pistes. En effet, il représente le plaisir, la liberté, et l’aventure, dans des sites d’une grande beauté. La poudreuse, aussi appelée pow ou peuf, est dans les rêves de tous les amateurs de glisse : elle offre des sensations rares, exaltantes et recherchées. Elle procure un plaisir intense pour qui sait la maîtriser… et elle peut rendre accro.

Mais le risque est invariablement présent en montagne. On définit souvent le risque par deux critères : (1) la probabilité que quelque chose de néfaste se produise, et (2) la gravité des conséquences. On peut évaluer ces critères rationnellement, avec de l’information fournie par sa propre expérience, ou par les bulletins d’estimation du risque d’avalanche (BERA). Mais la compréhension des risques n’est pas simple.

Pourquoi prenons-nous des risques en montagne ?

Lorsqu’une couche de neige fraîche recouvre les pentes, elle agit comme les sirènes d’Homère, ensorcelant le skieur et l’attirant vers une zone dangereuse et parfois fatale. Mais pourquoi prendre des risques qui peuvent être funestes ? Les chercheurs en psychologie, en sociologie et en neurosciences ont tenté de répondre à cette question et plusieurs théories permettent de comprendre ce comportement.

L’envie de sensations fortes. La première explication vient de la psychologie de la personnalité. Certains ont un besoin plus fort que d’autres de vivre des expériences intenses. On appelle cela la recherche de sensations fortes (ou sensation seeking en anglais). Cette quête de sensations fortes mène à la prise de risque. On peut bien sûr associer à cela la recherche de plaisir dans l’activité.

L’illusion de la maîtrise. Les skieurs expérimentés développent souvent une illusion de maîtrise : ils connaissent le terrain, ils ont déjà skié en poudreuse, et ils ont confiance dans leur matériel, le trio indispensable de secours. Or, les avalanches sont des phénomènes complexes où même une faible erreur d’appréciation peut être fatale. Le danger est d’autant plus grand que la confiance est élevée. De plus, se munir d’un DVA, d’une pelle et d’une sonde (et éventuellement d’un sac à dos airbag) n’empêche pas l’avalanche de se produire. Elle surprend même les guides et moniteurs de ski.

L’influence des réseaux sociaux et de la culture du freeride. Le rôle des réseaux sociaux est devenu important dans la popularisation du hors-piste. Des vidéos montrant des descentes spectaculaires dans de la neige fraîche attirent de nombreux amateurs vers des zones non sécurisées et parfois dangereuses. D’après un article américain, les messages et vidéos incitent des personnes sans expérience à suivre des itinéraires dangereux, entraînant une augmentation des interventions de secours.

Les contenus générés par les utilisateurs peuvent créer une perception biaisée des risques : les vidéos et photos spectaculaires et les commentaires de skieurs suggèrent que l’aventure hors-piste est accessible à tous, sans insister suffisamment sur la nécessité d’une formation adéquate, d’un équipement adapté, et d’une connaissance avancée des conditions nivologiques locales.

Sous-estimation du danger et heuristiques cognitives (raccourcis mentaux). Les chercheurs qui étudient le comportement des victimes d’accidents d’avalanche soulignent des biais psychologiques dans la prise de décision. Par exemple, la familiarité avec une pente ou un accès facile peut amener un skieur à sous-estimer le danger d’un itinéraire simplement parce qu’il a déjà skié au même endroit sans incident ou parce qu’il y a déjà des traces de descente. Cette tendance à atténuer la perception du risque, même lorsque les conditions d’enneigement ou météorologiques changent, explique souvent pourquoi certains skieurs s’aventurent hors-piste sans évaluer correctement le danger.

Dynamiques sociales et culturelles. Les dynamiques de groupe jouent aussi un rôle clé. La pression des pairs et le désir de ne pas être perçu comme peureux jouent souvent dans la prise de risque. Ainsi, des décisions dangereuses peuvent être prises collectivement, mais sans réel débat. Aussi, montrer ses compétences à descendre une belle pente de neige engendre de la reconnaissance parmi ses pairs et incite à la prise de risque.

Cerveau et dopamine. Les neurosciences montrent que l’attrait du risque a aussi une explication biologique. Le cerveau est programmé pour rechercher la récompense, et quand on prend un risque sans conséquences néfastes, le cerveau libère de la dopamine, ce qui procure un intense plaisir, et peut expliquer l’exposition au danger. Ainsi, le freerider devient accro à cette émotion et recommence pour retrouver ce plaisir, en laissant au second plan une analyse rationnelle du risque et de ses répercussions.




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Mieux comprendre pour mieux prévenir

Les skieurs ne sont pas tous inconscients. Leurs choix s’expliquent par un ensemble de facteurs psychologiques, sociaux, et biologiques. Mais leurs actions mènent parfois à des tragédies. Comprendre ces mécanismes ne sert pas à juger, mais à mieux prévenir.

Mieux informer sur les risques, adapter les campagnes de sensibilisation, exiger le port d’un équipement de sécurité et ouvrir le débat sur la gratuité des secours en montagne constituent des pistes possibles. Plutôt qu’interdire l’accès à cet espace de liberté qu’est la montagne, il s’agit sans doute de renforcer une culture du renoncement et de la responsabilité.

La Conversation Canada

Frédéric Dimanche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Avalanches meurtrières : pourquoi les skieurs sous-estiment les risques, malgré les avertissements – https://theconversation.com/avalanches-meurtrieres-pourquoi-les-skieurs-sous-estiment-les-risques-malgre-les-avertissements-274785

Chiens de race : l’esthétique peut-elle justifier la souffrance ?

Source: The Conversation – in French – By Valérie Chansigaud, Historienne des sciences et de l’environnement, chercheuse associée au laboratoire Sphère (Paris Cité – CNRS), Université Paris Cité

Un bouledogue français, un cavalier King Charles Spaniel, un chat sans poil sphynx, un teckel à poil ras. Greggabet photographie caudry / Cavalier King Charles Spaniels / Dmitry Makeev / Dalila Dalprat Sousa Santos , CC BY

Afin de limiter la souffrance animale, la Commission européenne tâche de poser des limites à la sélection génétique des races de chiens et chats aux traits extrêmes. Si cette avancée demeure inédite, elle réagit à un phénomène tout sauf nouveau : l’obsession de l’homme pour l’apparence des animaux domestiques.


La Conseil et le Parlement européen ont récemment adopté une accord provisoire visant à encadrer plus strictement l’élevage des chiens et des chats, en interdisant notamment la reproduction et la mise en avant d’animaux présentant des « formes extrêmes ».

Sont particulièrement concernées certaines morphologies associées à des troubles graves et durables, comme les chiens au museau écrasé, chez lesquels les difficultés respiratoires, l’intolérance à l’effort ou les problèmes locomoteurs sont désormais bien documentés.

Cette évolution réglementaire répond à des alertes répétées du monde vétérinaire et à une sensibilité croissante de l’opinion publique à la souffrance animale. Elle s’inscrit également dans une longue histoire de la place démesurée accordée par les sociétés humaines à l’apparence des animaux domestiques et à leur volonté de la façonner.

Sélectionner l’apparence : une pratique ancienne aux usages multiples

Il est impossible de dater précisément le moment où les humains auraient commencé à sélectionner des animaux sur des critères esthétiques. Bien avant l’existence des « races » au sens moderne (un phénomène qui émerge au XIXe siècle), des animaux étaient déjà choisis en fonction de leur sexe, de leur âge, de leur couleur ou de leur conformation. Dans de nombreuses sociétés anciennes, les animaux destinés au sacrifice devaient ainsi répondre à des critères précis d’apparence et d’intégrité corporelle : dans les cultes grecs et romains, seuls des animaux « sans défaut » étaient admis devant les divinités ; en Chine, sous la dynastie Zhou, les sacrifices royaux exigeaient également des bêtes jugées parfaites, tant extérieurement qu’intérieurement.

Autrement dit, la sélection sur l’apparence est probablement aussi ancienne que la domestication elle-même. Elle n’était jamais isolée : elle s’entremêlait à des critères religieux, sociaux, économiques ou politiques, par exemple lorsque le pouvoir politique affirme sa puissance en imposant des animaux sacrificiels répondant à des normes précises.

Ce qui change à l’époque contemporaine, c’est que l’apparence peut devenir, dans certains cas, le critère central, voire exclusif, de la création des races. Posséder un chien de race peut ainsi marquer un rang, une appartenance sociale ou un certain rapport au monde, comme d’autres animaux ont pu, à différentes époques, signaler le prestige ou le pouvoir de leur propriétaire, à commencer par le cheval, mais aussi certains chiens de chasse.

Une préoccupation tardive pour la santé et le bien-être

Les races modernes émergent au XIXe siècle, dans un contexte marqué par le goût pour la classification, la hiérarchisation et la distinction sociale fondée sur la notion de race. Cette passion pour les lignées « pures » n’est pas sans lien avec les cadres intellectuels qui, à la même époque, voient se développer les théories raciales appliquées aux humains.

Photographies de l’exposition canine, au jardin des Tuileries en mai 1898
Photographies de l’exposition canine, au jardin des Tuileries en mai 1898.
Jules Beau/Gallica BNF, Fourni par l’auteur

Pendant longtemps, les effets de la sélection ont été évalués presque exclusivement à l’aune de la productivité, de l’efficacité ou de la conformité à un standard. La souffrance animale était connue, mais largement tolérée, considérée comme secondaire, voire inévitable. Les pratiques vétérinaires elles-mêmes en témoignent : pendant une longue période, des interventions lourdes ont été pratiquées sans anesthésie, comme la stérilisation des chiennes.

D’autres gestes, aujourd’hui reconnus comme inutiles et douloureux, étaient également courants : on sectionnait par exemple le frein de la langue chez les chiens, dans l’idée erronée de prévenir la rage.

Ces pratiques témoignent d’un rapport au corps animal dans lequel la souffrance était largement ignorée, par indifférence plus que par méconnaissance.

Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du XXe siècle que la douleur chronique, la qualité de vie ou la santé à long terme des animaux commencent à être pensées comme des problèmes en tant que tels. Les inquiétudes actuelles concernant les chiens aux morphologies extrêmes – difficultés respiratoires, troubles locomoteurs, intolérance à l’effort – s’inscrivent pleinement dans cette histoire récente de la sensibilité au bien-être animal.

Des chats qui ont longtemps échappé à cette logique

La récente réglementation européenne semble concerner plus directement les chiens que les chats, et cette impression correspond à une réalité historique, biologique et sociologique. En France comme dans de nombreux pays européens, les chiens de race sont proportionnellement plus nombreux que les chats de race. Cette différence s’explique en grande partie par l’histoire de l’élevage.

L’intérêt pour les races de chiens est ancien et structurant. La sélection de types morphologiques spécifiques devient l’un des moteurs centraux de l’élevage canin au XIXe siècle, en systématisant et en normant des pratiques bien plus anciennes de différenciation fonctionnelle. Dès l’Antiquité, certains chiens sont ainsi recherchés pour des usages guerriers ou de combat, en fonction de leur taille, de leur puissance ou de leur agressivité.

Ce type de sélection n’est d’ailleurs pas propre aux chiens : chez les gallinacés, des individus ont été privilégiés très tôt pour des usages non alimentaires, notamment pour le combat de coqs ou comme animaux d’ornement, bien avant que ne s’impose une sélection orientée vers la production de chair ou d’œufs.

À l’inverse, les chats ont longtemps échappé à cette logique. Les premiers concours félins du XIXe siècle récompensaient des individus – souvent des chats de gouttière – et non des représentants de races qui n’étaient pas encore standardisées. Le chat est resté plus longtemps un animal ordinaire, moins soumis aux impératifs de sélection morphologique.

Exposition féline à la salle Wagram en 1934
Exposition féline à la salle Wagram en 1934.
Gallica/BNF

Quels chiens demain ?

Populaires sur les réseaux sociaux, les Pomskys sont issus de croisements entre des Huskys sibériens et de spitz-nains
Populaires sur les réseaux sociaux, les Pomskys sont issus de croisements entre des Huskys sibériens et de spitz-nains.
GJH-hoond, CC BY

Les croisements récents, comme le pomsky (issu de croisement entre le husky sibérien et le spitz-nain), témoignent aujourd’hui d’une forte demande pour des animaux perçus comme originaux et attendrissants, mais sont surtout emblématiques d’un effet de mode.

Le choix de ces chiens relève moins d’une réflexion sur leurs besoins ou leur santé que d’une logique de distinction : on choisit un chien comme on choisirait une paire de chaussures, parce qu’il flatte l’ego de son propriétaire et signale une position sociale. Dénoncées depuis longtemps par les vétérinaires, qui constatent au quotidien les conséquences de la sélection de morphologies extrêmes, ces pratiques pourraient être freinées par la nouvelle réglementation européenne, en rappelant clairement que tout croisement n’est pas acceptable dès lors qu’il compromet la santé ou le bien-être des animaux concernés.

Prédire à quoi ressembleront les chiens du futur reste toutefois hasardeux. L’histoire montre que les avancées en matière de protection animale ne sont ni linéaires ni irréversibles. L’émergence d’idéologies brutales ou violentes pourrait très bien conduire à un recul de la prise en compte de la souffrance animale. L’interdiction des formes extrêmes révèle ainsi une tension ancienne entre la vanité des désirs humains parfois cruels et la nécessité d’établir des règles morales pour en limiter les effets – un débat aussi vieux que la philosophie elle-même.

Cette réflexion trouve un écho particulier dans certaines initiatives muséales récentes. L’exposition Domestique-moi si tu peux, présentée au Muséum de Toulouse, propose ainsi de revisiter l’histoire longue de la domestication en montrant qu’il ne s’agit pas d’un phénomène « naturel » et qu’elle est façonnée par des choix humains parfois irrationnels. Elle met surtout en évidence la place centrale de la domestication dans la construction des cultures humaines, la sélection artificielle ayant pour objectif principal de rendre des organismes vivants – animaux comme végétaux – compatibles avec les modes de vie et les besoins humains.


L’exposition Domestique-moi si tu peux retrace l’histoire des domestications animales et végétales, leur histoire et leurs conséquences sur la biodiversité. On peut la visiter jusqu’au 5 juillet 2026 au Muséum de Toulouse. L’historienne Valérie Chansigaud en a été la commissaire scientifique.


The Conversation

Valérie Chansigaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Chiens de race : l’esthétique peut-elle justifier la souffrance ? – https://theconversation.com/chiens-de-race-lesthetique-peut-elle-justifier-la-souffrance-275835

Les raisons de la mobilisation agricole en Europe expliquées par les agriculteurs eux-mêmes

Source: The Conversation – in French – By Sophie Thoyer, Directrice de département Scientifique, Inrae

Depuis l’hiver 2024, les mobilisations agricoles ont été largement interprétées, au plan médiatique, comme un rejet massif des normes environnementales. Mais est-ce vraiment le cas ? Qu’en disent eux-mêmes les agriculteurs mobilisés ? Une vaste étude a recensé leurs réponses en France, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas. Elle livre une image bien plus nuancée en fonction des États, où le poids des normes environnementales n’est finalement qu’un enjeu secondaire. Celui-ci a pourtant été au cœur de la réponse politique.


Blocages d’autoroutes, convois de tracteurs vers les capitales, déversements de fumier devant les bâtiments publics… depuis l’hiver 2024, les agriculteurs européens se mobilisent de façon spectaculaire. Très visibles, ces mouvements restent pourtant mal compris. Entre cadrages médiatiques hâtifs et récupérations politiques, leurs revendications ont souvent été résumées à un rejet des normes environnementales. Mais est-ce réellement ce que disent les agriculteurs eux-mêmes ?

Pour répondre à cette question, nous avons récemment publié une étude qui s’est appuyée sur une vase enquête en ligne, menée entre avril et juillet 2024, auprès de plus de 2 200 agriculteurs ayant participé aux mobilisations en France, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas.

Plutôt qu’une liste fermée de griefs, nous avons préféré leur poser une question simple et surtout ouverte : « Pourquoi vous mobilisez-vous ? » Les agriculteurs ont ainsi pu répondre de façon anonyme et sous une forme libre : parfois en quelques mots, parfois en plusieurs paragraphes.




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Une pluralité de motivations

Cette méthode a permis d’éviter d’orienter les réponses et de saisir les motivations telles que formulées spontanément par les intéressés eux-mêmes. Les textes ont ensuite été analysés, dans leur langue d’origine, grâce à un grand modèle de langage (LLM), type d’outil relevant de l’intelligence artificielle (IA), pour identifier les principales revendications. Un codage manuel a ensuite permis, pour la France, de vérifier la cohérence de l’analyse faite par l’IA.

Nous avons ainsi pu identifier les grands thèmes récurrents, et ceci en limitant les biais d’interprétation. À la clé, une dizaine de catégories de motivations, que nous avons résumées dans le tableau ci-dessous :

Principales motivations de la colère des agriculteurs identifiées par l’étude.
Fourni par l’auteur

En termes de codage, une réponse peut entrer dans plusieurs catégories de motivations à la fois. Par exemple, un exploitant français cultivant 175 hectares (ha) a indiqué en réponse à l’enquête :

« On nous fait marcher à la baguette, on nous pond des interdictions de partout qui nous compliquent [le] travail, alors que l’on travaille beaucoup à un tarif horaire de misère. »

Cette réponse a pu ainsi être classée à la fois dans les catégories « réglementation », « difficultés financières », « politiques publiques » et « conditions de travail ».

Des revendications différenciées en Europe

Contrairement à l’idée d’un mouvement unifié partout en Europe autour du rejet des normes environnementales et des insatisfactions liées au revenu, les motivations sont apparues comme fortement différenciées selon les pays.

Les raisons de mobilisation déclarées par les agriculteurs varient en fonction des pays.
Fourni par l’auteur
  • En France et en Belgique, les difficultés financières dominent largement : plus d’un agriculteur sur deux évoque la faiblesse des revenus, la hausse des coûts des intrants et des prix jugés insuffisamment rémunérateurs.

  • En Allemagne, la première préoccupation concerne la charge administrative, citée dans plus de la moitié des réponses.

  • Aux Pays-Bas, les critiques visent plus directement l’inadéquation des réponses en terme de politiques publiques aux besoins et contraintes du monde agricole.

La dénonciation explicite des règles environnementales arrive loin derrière, sauf dans le cas de la Belgique. En France, elle n’est mentionnée que dans une faible proportion des réponses, bien en deçà des enjeux de revenu, de reconnaissance ou de concurrence.

Le mouvement de 2024 apparaît ainsi loin d’être homogène à l’échelle européenne, malgré les tentatives de certains acteurs syndicaux de porter un message unitaire.




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Un décalage entre les revendications et les réponses politiques

Nous avons ensuite comparé ces motivations aux mesures politiques adoptées entre fin 2023 et septembre 2024 aux niveaux national et européen.

Dans certains cas, les réponses publiques ont été en phase avec les préoccupations exprimées. En Allemagne, l’accent a été mis sur la simplification administrative, qui correspond à la principale revendication identifiée dans notre enquête. En France et en Belgique, plusieurs mesures ont visé à atténuer les difficultés de revenu, mais les moyens mis en œuvre sont restés limités.

En revanche, certaines thématiques ont reçu une attention politique disproportionnée au regard de leur poids réel dans les déclarations des agriculteurs. C’est notamment le cas des régulations environnementales.

Cela s’est traduit notamment dans le paquet simplification de la politique agricole commune (PAC) de mai 2024, qui a accordé des dérogations et des flexibilités supplémentaires à l’application des règles de conditionnalité dans les États membres.

Alors qu’elle n’arrivait qu’en septième position des préoccupations déclarées par les agriculteurs, la réduction des contraintes environnementales a été le troisième chantier législatif en Allemagne, en terme de nombre de mesures prises. Aux Pays-Bas, ce fut même le premier.

De la même manière en France, seuls 7 % des agriculteurs se sont exprimés explicitement pour critiquer le poids des normes environnementales. Pourtant, le gouvernement français a répondu par une suspension du plan Écophyto (destiné à réduire l’usage des pesticides) et par l’allègement des contrôles liés aux obligations environnementales.

Plus tard, une grande partie des débats sur le contenu de la loi d’orientation pour la souveraineté alimentaire et le renouvellement des générations en agriculture, finalement promulguée en mars 2025, et de la proposition de loi sur les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur (dite « loi Duplomb »), ont été extrêmement concentrés sur l’allègement des normes environnementales.




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Entre expression sociale et cadrage stratégique

Cette focalisation sur les normes environnementales interroge. Elle suggère que certaines revendications ont été amplifiées dans l’espace public, au croisement d’intérêts syndicaux, économiques et politiques. Comme dans tout mouvement social, les mots d’ordre qui circulent ne reflètent pas toujours l’ensemble des préoccupations individuelles.

Donner directement la parole aux agriculteurs ne permet pas seulement de nuancer le récit dominant : cela met en lumière la profondeur du malaise. Au-delà des normes ou des aides, beaucoup expriment un sentiment de déclassement, de perte de sens et d’absence de perspectives pour les générations futures.

Comprendre ces mobilisations suppose donc d’aller au-delà des slogans et de reconnaître leur diversité interne. Faute de quoi, les réponses politiques risquent de traiter seulement les symptômes stratégiquement mis en visibilité par les groupes d’influence plutôt que les causes structurelles du malaise agricole européen.


Solal Courtois-Thobois a participé à la réalisation de cet article.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les raisons de la mobilisation agricole en Europe expliquées par les agriculteurs eux-mêmes – https://theconversation.com/les-raisons-de-la-mobilisation-agricole-en-europe-expliquees-par-les-agriculteurs-eux-memes-276656

L’affaire Epstein révèle une classe au-dessus des lois

Source: The Conversation – in French – By Dahlia Namian, Sociologue et professeure à l’École de service social de l’Université d’Ottawa, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

L’affaire Epstein ne relève pas de l’exception. À l’instar du mouvement #MeToo, elle s’inscrit dans un continuum de violences exercées par des hommes de pouvoir, rendues possibles par une culture durable de l’impunité. Les dossiers Epstein ne documentent pas seulement des crimes sexuels : ils exposent un monde social solidement interconnecté, où circulent capitaux, prestige, influence et relations de dépendance.


Si la notion de « classe Epstein » permet de rendre visible cette configuration, elle tend néanmoins à en personnaliser les mécanismes, en les ramenant à la figure de ce manipulateur d’exception. Un tel déplacement comporte un risque analytique majeur : celui d’occulter les dimensions structurelles du pouvoir de classe. L’affaire Epstein ne renvoie pas à une déviance individuelle exceptionnelle, mais à la normalisation d’un ordre social où l’accumulation extrême du capital s’imbrique étroitement avec la domination masculine.

Dans La société de provocation, je montrais que cet ordre social repose sur une alliance durable entre élites économiques et politiques, dont les intérêts convergent vers la reproduction de leurs privilèges. Cette alliance se manifeste à travers une économie de l’excès et de la surabondance — la pornopulence — orientée vers la jouissance ostentatoire d’une minorité d’hommes riches et protégés. L’affaire Epstein en constitue la surface visible : elle révèle une logique globale d’accumulation prédatrice, qui transforme corps, territoires et ressources en matières consommables et jetables.

C’est donc cette classe, socialement organisée et institutionnellement protégée, qu’il convient d’interroger à partir des révélations de l’affaire Epstein. Son pouvoir, au-delà du registre de l’anomalie, repose principalement sur trois mécanismes sociaux interdépendants : la cooptation, l’insularisation et la neutralisation.




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La cooptation ou l’entre-soi masculin

La cooptation désigne un mode organisé d’entre-soi masculin au sommet des structures de pouvoir. Cet entre-soi fonctionne comme un boys club pour reprendre le propos de la professeure et écrivaine Martine Delvaux : un monde clos, régi par des règles tacites de loyauté, de discrétion et de protection mutuelle. Les dossiers Epstein montrent que ce boys club regroupe des individus occupant des positions stratégiques et variées : responsables politiques, héritiers, membres de la royauté, traders, entrepreneurs de la tech, scientifiques reconnus ou figures médiatiques.

La collection de noms, qui comptent parmi les plus riches et puissants de la planète, en dit long sur l’étendue du boys club. Mais son pouvoir repose moins sur la richesse seule de ses membres, que sur la convertibilité de leur statut en capital social.

Certains membres, moins fortunés, n’en sont pas moins « richement connectés » : ils monnayent leurs carnets d’adresses, leurs expertises, leur accès privilégié aux cercles décisionnels. Les réseaux qu’ils entretiennent constituent un patrimoine social transnational hautement convertible, susceptible d’être activé selon les circonstances : des informations stratégiques, des dispositifs d’optimisation ou d’évitement fiscal, des accès privilégiés à des professionnels influents (médecins, juristes, magistrats) et à des formes de sociabilité sélectives (clubs privés, événements exclusifs, yachts, résidences fermées).

Dans cet univers, les femmes y sont réduites à des objets de transaction, de distinction et de jouissance. La cooptation est donc un mode de socialisation politique et sexuelle du privilège.

L’insularisation des riches

À cette infrastructure relationnelle s’ajoute une dynamique d’insularisation de classe, par laquelle une fraction dominante se retire progressivement du monde commun pour vivre selon ses propres règles. La concentration extrême des richesses ne renforce pas seulement les inégalités : elle permet à ses bénéficiaires de s’installer dans des « zones de sécession » ; des espaces soustraits aux règles communes et aux contraintes ordinaires de la société.

Les dossiers Epstein révèlent l’existence d’une overclass mobile et transnationale, retranchée au sein d’enclaves d’exception, où les obligations sociales, fiscales et politiques sont fortement atténuées : îles privées, quartiers sécurisés, régimes fiscaux offshore, villes privées, résidences multiples.

Little St. James, désormais connue sous le nom « l’Isle Eptein », incarne cette logique. Cette île privée de 75 acres, cachée dans les îles Vierges américaines, abritait une aire d’atterrissage pour hélicoptères et plusieurs villas dissimulées aux regards. Selon les nombreux témoignages, c’est aussi là qu’Epstein aurait livré ses victimes à certains des hommes les plus riches et les plus puissants du monde, à des fins d’exploitation sexuelle.

Cette classe pornopulente, ne se contente pas, en outre, de se retrancher dans des espaces privatisés. Elle accapare aussi, au besoin, des espaces communs, historiquement partagés, qu’elle transforme en vitrines de son pouvoir, comme l’a illustré le mariage ostentatoire de Jeff Bezos à Venise.

Mais l’insularisation des riches ne se résume pas à une ségrégation spatiale et fiscale : elle s’accompagne d’un retrait social et politique des élites

de l’espace démocratique. Le soutien de plusieurs figures associées aux dossiers Epstein à des courants autoritaires, libertariens et réactionnaires — telles que Donald Trump, Elon Musk et Peter Thiel — s’inscrit dans cette logique, récemment dénoncée par Oxfam.




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La neutralisation de la contestation

Enfin, l’affaire Epstein offre un exemple révélateur d’un processus de neutralisation des plaintes et des autres formes de contestation, qui renforce le pouvoir de classe.

Malgré des signalements répétés et des enquêtes documentées, les institutions chargées de protéger les victimes ont été contournées, affaiblies ou instrumentalisées, tandis que seuls quelques acteurs ont été sanctionnés. Cette situation révèle une asymétrie connue : plus les sociétés sont inégalitaires, plus les dispositifs censés garantir la justice fonctionnent comme des mécanismes de protection des élites.

Cette neutralisation repose d’abord sur l’inégalité d’accès aux ressources
institutionnelles. Cabinets d’avocats spécialisés, réseaux d’influence, firmes de relations publiques et industries de la réputation favorisent les règlements confidentiels, retardent les procédures et épuisent les victimes.

Elle s’appuie aussi sur la proximité étroite entre pouvoir politique et pouvoir médiatique. Aux États-Unis, des figures comme Elon Musk, Larry Ellison, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos contrôlent des médias de plus en plus alignés sur l’ordre promu par Donald Trump, en échange d’avantages économiques et réglementaires. Par le financement, l’acquisition ou l’influence sur les médias et les plates-formes numériques, l’élite au pouvoir restreint les marges du débat public et de la critique.

Ces trois mécanismes (cooptation, insularisation, neutralisation) soutiennent donc une anatomie d’un pouvoir de classe qui déborde largement la figure d’un manipulateur hors pair. Ils soutiennent un régime d’accumulation prédatorial, où la violence économique et sexuelle se renforcent mutuellement au profit d’une minorité qui jouit, transgresse et s’exhibe en toute impunité.

Pendant ce temps, les victimes sont réduites au silence, contenues par un réseau dense de protections juridiques, médiatiques et politiques — même lorsque certaines ont parlé publiquement, comme Virginia Giuffre, sans être réellement entendues. L’affaire Epstein met ainsi au jour une classe dangereuse. Son pouvoir ne menace pas seulement les femmes, mais les conditions mêmes de toute vie démocratique.

La Conversation Canada

Dahlia Namian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’affaire Epstein révèle une classe au-dessus des lois – https://theconversation.com/laffaire-epstein-revele-une-classe-au-dessus-des-lois-276554

Voici comment rendre les espaces publics accessibles, sécuritaires et attrayants pour une population vieillissante

Source: The Conversation – in French – By François Racine, Professeur-chercheur en design urbain et urbanisme, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La ville doit repenser ses espaces publics afin de se préparer au vieillissement de la cohorte des baby-boomers, devenue aujourd’hui celle de nos aînés. En premier lieu, elle doit s’interroger sur la capacité réelle de ces espaces à être adaptés à l’ensemble de la population.


Pour être véritablement inclusifs, les espaces extérieurs accessibles au public d’une ville doivent répondre aux besoins de l’ensemble de la population, quels que soient leur âge, leurs capacités physiques ou leurs conditions de mobilité.

Même si de nombreuses villes ont adopté des politiques d’accessibilité universelle au cours des dernières années, il faut se demander si celles-ci ont réellement amélioré l’accessibilité et la qualité de l’expérience des citoyens. Les espaces publics peuvent être source de fatigue et de stress si certaines de leurs caractéristiques ne sont pas correctement pensées.

Pour mieux comprendre le degré d’accessibilité des espaces publics, plusieurs champs de recherche en design urbain, urbanisme et architecture offrent des outils précieux. Trois dimensions sont particulièrement pertinentes, car elles concernent directement la manière dont l’environnement bâti répond aux besoins des personnes ayant des limitations motrices, visuelles ou cognitives. Ces trois dimensions – le confort, la lisibilité et la clarté géométrique – permettent d’évaluer si un espace est vraiment pensé pour tous.

Architecte et urbaniste, professeur-chercheur à l’UQAM, j’étudie l’accessibilité universelle des environnements publics en identifiant les dimensions physiques et spatiales favorisant leur usage équitable.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.

La dimension du confort

Les études environnementalistes s’intéressent à la façon dont les gens vivent et utilisent les espaces publics. Selon Jan Gehl, architecte et urbaniste danois, un espace adéquat pour les piétons doit offrir protection, confort et attrait.

  • La protection assure la sécurité, par exemple grâce à des trottoirs séparés de la circulation véhiculaire, ou à des passages piétons bien signalés.

  • Le confort facilite les déplacements : surfaces planes et continues, absence d’obstacles, bancs, rampes et accès adaptés.

  • L’attrait repose sur la combinaison d’éléments physiques et sensoriels, tels que la verdure, la lumière et la présence d’activités, qui favorisent une expérience agréable pour les usagers.

Ces critères bénéficient à tous, mais sont particulièrement essentiels pour les personnes âgées ou à mobilité réduite. Un espace agréable et confortable encourage les gens à se déplacer davantage à pied et à profiter pleinement de la ville, renforçant ainsi l’inclusion sociale et le bien-être.




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Le parcours piétonnier du Parc Safari à Hemmingford est un exemple de développement urbain touristique valorisant la dimension du confort.

Les surfaces pavées planes et l’absence d’obstacles au sol, comme des marches irrégulières ou des pentes abruptes, assurent le confort et la fluidité des déplacements. Pour un usage agréable et sécurisé, il est essentiel d’assurer l’homogénéité des surfaces et la régularité des niveaux, ce qui facilite le passage des poussettes, fauteuils roulants, ainsi que les déplacements des personnes ayant des difficultés de mobilité.

La dimension de la lisibilité

Les études sur l’image de la ville se concentrent sur la manière dont les gens perçoivent leur environnement et s’y orientent. Kevin Lynch, urbaniste américain ayant enseigné au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et à Harvard, a profondément influencé le design urbain avec ses travaux sur la perception des villes. Ces recherches ont permis d’identifier cinq éléments qui aident les personnes à se repérer dans la ville :

  • Les voies (rues, trottoirs ou sentiers le long desquels on se déplace).

  • Les limites (murs, rivières ou voies ferrées) qui délimitent un espace pouvant être difficile, voire impossible, à franchir.

  • Les quartiers reconnaissables par leur ambiance, leur fonction ou leur architecture homogène.

  • Les nœuds (lieux de passage ou de rencontre, comme une place publique, un carrefour ou une gare).

  • Les points de repère (éléments visibles permettant de se situer), comme une tour, un clocher, une enseigne ou un arbre distinctif.

L’esplanade de la Place Ville-Marie peut servir à mettre en évidence la dimension de la lisibilité. La conception, organisée autour de marches intégrant une rampe clairement visible depuis le champ de vision du piéton, réduit la confusion et facilite la compréhension des liaisons entre les différents niveaux de l’esplanade. Les piétons peuvent ainsi anticiper la continuité de leur parcours, rendant la circulation plus rassurante et agréable. La lisibilité de cette organisation permet un accès pour tous à l’esplanade de la Place Ville-Marie.

Lorsque limites et repères sont clairement définis, la ville devient plus lisible et accueillante, notamment pour les personnes rencontrant des difficultés d’orientation ou de repérage. La lisibilité réduit l’anxiété liée aux déplacements à pied dans des environnements complexes et renforce le sentiment de sécurité. Par exemple, dans le cadre du projet Bristol Legible City au Royaume‑Uni, 97 % des visiteurs ont souligné l’impact concret d’un aménagement urbain clair et cohérent sur l’expérience de marche et le confort des usagers.


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La dimension de la clarté géométrique

Les études de la spatialité analysent la forme et la géométrie des espaces urbains pour comprendre comment leur organisation influence les déplacements et les comportements humains.

Bill Hillier, architecte britannique et professeur à l’University College London (UCL), est connu pour son approche syntaxique, une méthode d’analyse des espaces urbains et architecturaux. Ses travaux montrent que les gens se déplacent naturellement le long d’axes clairs et directs. Certaines maladies cognitives comme la maladie d’Alzheimer ou le trouble cognitif léger lié à l’âge, peuvent affecter mémoire, attention et orientation. Une configuration urbaine géométriquement claire facilite l’orientation de ces personnes et leur permet de se représenter mentalement la figure spatiale de l’espace dans lequel elles déambulent.




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Un autre élément important est l’effet d’enveloppe spatiale déterminé par la continuité des façades, des clôtures ou des alignements de bâtiments qui créent un sentiment d’encadrement et de sécurité.

Les espaces publics les plus accessibles sont donc souvent ceux dont les parcours sont simples et linéaires, offrant un cheminement régulier et prévisible. Une configuration claire permet également aux personnes âgées et aux visiteurs de mieux anticiper leurs trajets à venir et de profiter pleinement de l’environnement urbain.

Dans le Vieux-Port de Montréal, l’espace est fréquemment cadré de manière claire, comme ici sur la rue Saint-Paul. Les façades consécutives des bâtiments définissent fortement l’espace, créant une orientation naturelle qui évolue au fil du déplacement. La présence d’une bordure de trottoir basse renforce encore la clarté spatiale et la simplicité du parcours.

L’accessibilité pour tous

La figure ci-dessous illustre comment les dimensions du confort, de la lisibilité et de la clarté géométrique peuvent guider les designers urbains (architectes, urbanistes, architectes de paysage, ingénieurs, etc.) pour créer des espaces publics accessibles à tous. Respecter ces critères dès la conception permet d’éviter des ajustements coûteux et tardifs, tout en garantissant un confort et une sécurité optimaux pour tous les usagers.

Lorsqu’on conçoit des espaces publics de qualité dès le départ, il est possible de répondre aux besoins liés à la motricité, à la vision et à la cognition sans concevoir l’espace pour un seul type d’usager. Un design réfléchi et inclusif rend la ville plus confortable, lisible et sécurisée pour tous, en particulier pour une population vieillissante.

La Conversation Canada

François Racine a reçu des financements de la Fondation des amis du parc Safari

ref. Voici comment rendre les espaces publics accessibles, sécuritaires et attrayants pour une population vieillissante – https://theconversation.com/voici-comment-rendre-les-espaces-publics-accessibles-securitaires-et-attrayants-pour-une-population-vieillissante-268061

Comment les excréments d’oiseaux ont alimenté l’essor du puissant royaume chincha au Pérou

Source: The Conversation – in French – By Jo Osborn, Assistant Professor of Anthropology, Texas A&M University

Le guano est un engrais naturel très riche en azote, phosphore et potassium, constitué principalement d’excréments d’oiseaux marins ou de chauves-souris. Jo Osborn

Bien plus qu’un simple engrais, le guano a façonné l’économie, la culture et les alliances politiques du royaume chincha. Une nouvelle étude montre comment cette ressource naturelle a soutenu l’émergence d’une puissance majeure du Pérou préhispanique.


En 1532, dans la ville de Cajamarca, au Pérou, le conquistador espagnol Francisco Pizarro et un groupe d’Européens prirent en otage le souverain inca Atahualpa, préparant ainsi la chute de l’Empire inca.

Avant cette attaque fatale, le frère de Pizarro, Pedro Pizarro, fit une observation curieuse : en dehors de l’Inca lui-même, le seigneur de Chincha était la seule personne à Cajamarca transportée sur une litière, une plateforme de transport portée à bras d’homme.

Pourquoi le seigneur de Chincha occupait-il une position aussi élevée dans la société inca ? Dans notre nouvelle étude, publiée dans PLOS One, nous mettons en évidence une source potentielle de pouvoir et d’influence aussi surprenante qu’inattendue : les excréments d’oiseaux.

Une ressource puissante et précieuse

Chincha, dans le sud du Pérou, est l’une des nombreuses vallées fluviales situées le long de la côte désertique et alimentées par les eaux des hautes terres andines, essentielles depuis longtemps à l’agriculture irriguée. À environ 25 kilomètres au large se trouvent les îles Chincha, qui abritent les plus grands dépôts de guano du Pacifique.

Le guano d’oiseaux marins, c’est-à-dire leurs déjections, est un engrais organique extrêmement puissant. Comparé aux fertilisants terrestres comme le fumier de vache, le guano contient des quantités bien plus élevées d’azote et de phosphore, essentiels à la croissance des plantes.

Au large de la côte péruvienne, le courant océanique de Humboldt (ou courant du Pérou) crée des zones de pêche extrêmement riches. Ces ressources halieutiques soutiennent d’immenses colonies d’oiseaux marins qui nichent sur les îles rocheuses au large.

Des rochers couverts de déjections
Les oiseaux marins utilisent les îles côtières pour construire leurs nids et trouvent leur nourriture à proximité, dans les zones de pêche riches alimentées par le courant du Pérou.
Jo Osborn

Grâce au climat sec, presque dépourvu de pluie, le guano des oiseaux marins n’est pas emporté, mais continue de s’accumuler jusqu’à atteindre plusieurs mètres de hauteur. Cette combinaison environnementale unique rend le guano péruvien particulièrement précieux.

Notre recherche combine l’iconographie, des sources écrites historiques et l’analyse des isotopes stables de maïs (Zea mays) retrouvé sur des sites archéologiques pour montrer que les communautés autochtones de la vallée de Chincha utilisaient le guano d’oiseaux marins il y a au moins 800 ans pour fertiliser leurs cultures et accroître la production agricole.

Nous suggérons que le guano a probablement contribué à l’essor du royaume de Chincha et à la relation qu’il a ensuite entretenue avec l’Empire inca.

Les seigneurs de la côte désertique

Le royaume de Chincha (1000–1400 de notre ère) était une société majeure qui comptait environ 100 000 habitants. Elle reposait sur une organisation structurée en communautés spécialisées, notamment des pêcheurs, des agriculteurs et des marchands. Le royaume domina la vallée de Chincha jusqu’à son intégration dans l’Empire inca au XVe siècle.

En raison de la proximité des importants gisements de guano des îles Chincha, l’historien péruvien Marco Curatola a avancé dès 1997 que le guano d’oiseaux marins constituait une source essentielle de la richesse du royaume. Notre étude confirme fortement cette hypothèse.

Un test biochimique

L’analyse biochimique constitue une méthode fiable pour identifier l’usage d’engrais dans le passé. Une étude expérimentale menée en 2012 a montré que les plantes fertilisées avec du fumier de camélidés (alpagas et lamas) et du guano d’oiseaux marins présentent des valeurs isotopiques de l’azote plus élevées que les cultures non fertilisées.

Des épis de maïs
Des épis de maïs issus de sites archéologiques de la vallée de Chincha ont été prélevés pour une analyse isotopique.
C. O’Shea

Nous avons analysé 35 échantillons de maïs retrouvés dans des tombes de la vallée de Chincha, documentés dans le cadre d’une étude antérieure sur les pratiques funéraires.

La plupart des échantillons présentent des valeurs isotopiques de l’azote plus élevées que celles attendues pour du maïs non fertilisé, ce qui indique qu’une forme de fertilisation a été utilisée. Environ la moitié affichent des valeurs extrêmement élevées. À ce jour, ces résultats ne sont compatibles qu’avec l’utilisation de guano d’oiseaux marins.

Cette analyse chimique confirme l’usage du guano pour fertiliser les cultures à l’époque préhispanique.

Images et sources écrites

Le guano – et les oiseaux qui le produisent – occupait également une place plus large dans la culture des Chincha.

Notre analyse des artefacts archéologiques montre que les Chincha avaient une compréhension profonde des liens entre la terre, la mer et le ciel. L’utilisation du guano et leur relation avec les îles ne relevaient pas seulement d’un choix pratique ; elles étaient profondément ancrées dans leur vision du monde.

Pagaie en bois sculpté, décorée de peinture rouge, verte et jaune, présentant une rangée de petites figures en partie supérieure et des motifs d’animaux sculptés le long de la partie centrale
Cet objet en bois décoré provenant de Chincha, interprété soit comme une pagaie cérémonielle, soit comme un bâton à fouir, représente des oiseaux marins et des poissons aux côtés de figures humaines et de motifs géométriques.
The Met Museum, 1979.206.1025

Cette vénération se reflète dans la culture matérielle des Chincha. Sur leurs textiles, leurs céramiques, leurs frises architecturales et leurs objets en métal, apparaissent de manière récurrente des représentations d’oiseaux marins, de poissons, de vagues et de maïs en germination.

Ces images montrent que les Chincha comprenaient l’ensemble du cycle écologique : les oiseaux marins se nourrissaient de poissons, produisaient du guano, le guano fertilisait le maïs, et le maïs nourrissait les populations.

Cette relation se retrouve peut-être encore aujourd’hui dans certains toponymes péruviens. Pisco dérive d’un mot quechua signifiant « oiseau », et Lunahuaná pourrait se traduire par « peuple du guano ».

Le pouvoir du guano

En tant qu’engrais à la fois efficace et extrêmement précieux, le guano a permis aux communautés chincha d’augmenter leurs rendements agricoles et d’étendre leurs réseaux commerciaux, contribuant ainsi à l’expansion économique du royaume.

Nous suggérons que des pêcheurs se rendaient en mer jusqu’aux îles Chincha pour collecter le guano, qu’ils fournissaient ensuite aux agriculteurs ainsi qu’aux marchands maritimes, qui l’échangeaient le long de la côte et jusque dans les hautes terres andines.

La productivité agricole de Chincha et l’essor de sa puissance commerciale ont renforcé son importance stratégique aux yeux de l’Empire inca. Vers 1400 de notre ère, les Incas intégrèrent le royaume chincha à la suite d’une capitulation « pacifique », donnant naissance à l’une des rares alliances de ce type.

Bien que les termes de cet « accord » entre Chincha et l’Empire inca restent débattus, nous suggérons que le guano d’oiseaux marins a joué un rôle dans ces négociations, l’État inca s’intéressant particulièrement au maïs tout en ne disposant pas d’un accès direct aux engrais marins. Cela pourrait expliquer pourquoi le seigneur de Chincha jouissait d’un statut si élevé qu’il était transporté sur une litière, comme l’avait observé Pedro Pizarro.

Les Incas accordaient une telle valeur à cet engrais qu’ils en réglementèrent strictement l’accès sur les îles à guano pendant la saison de reproduction et interdirent de tuer les oiseaux producteurs de guano, sur les îles comme en dehors, sous peine de mort.

Notre étude élargit l’étendue géographique connue de la fertilisation au guano dans le monde préinca et apporte un soutien solide aux travaux qui avaient anticipé son rôle dans l’essor du royaume de Chincha. Il reste toutefois beaucoup à découvrir sur l’ampleur réelle de cette pratique et sur le moment où elle a commencé.

Notre étude élargit l’aire géographique connue de la fertilisation au guano dans le monde préinca et confirme avec force les travaux qui avaient anticipé son rôle dans l’essor du royaume de Chincha. Il reste toutefois à déterminer dans quelle mesure cette pratique était répandue et à partir de quand elle a été mise en œuvre.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment les excréments d’oiseaux ont alimenté l’essor du puissant royaume chincha au Pérou – https://theconversation.com/comment-les-excrements-doiseaux-ont-alimente-lessor-du-puissant-royaume-chincha-au-perou-276208

Les lésions cérébrales sont près de 10 fois plus fréquentes chez les personnes sans-abri. Il faut en tenir compte pour faire face à l’itinérance

Source: The Conversation – in French – By Mauricio A. Garcia-Barrera, Professor of Psychology, University of Victoria

Au Canada, 60 000 personnes n’ont pas d’endroit où dormir chaque nuit. Selon les estimations, plus de la moitié d’entre elles ont subi une lésion cérébrale au cours de leur vie, la plupart avant de vivre en situation d’itinérance. On évalue que 22,5 % d’entre elles ont une lésion cérébrale modérée ou grave, soit un taux près de dix fois supérieur à celui de la population générale.


De nombreux facteurs peuvent conduire une personne à ne plus avoir de domicile, notamment la maltraitance, la criminalité ou d’autres événements difficiles, qui peuvent tous être corrélés avec une lésion cérébrale. Celle-ci peut entraîner un trouble mental, la toxicomanie, de l’impulsivité ou de l’agressivité. Ces troubles peuvent à leur tour conduire au chômage, à une dislocation de la famille ou à d’autres causes connues de l’itinérance.

Le terme « lésion cérébrale acquise » désigne une lésion cérébrale survenue après la naissance, provoquée par une force physique externe (traumatisme crânien) ou par des problèmes internes, comme un accident vasculaire cérébral ou une infection (non traumatique). Plus la lésion est grave, plus l’atteinte est importante et plus les capacités cognitives risquent d’être affectées.

Déficit cognitif et itinérance

Au laboratoire CORTEX de l’Université de Victoria, nous effectuons des recherches sur les répercussions des lésions cérébrales.

Celles-ci entraînent souvent une série de troubles cognitifs, tels qu’un brouillard mental, de la fatigue, des difficultés de concentration et des problèmes de mémoire, qui perturbent l’apprentissage et le fonctionnement quotidien. Les fonctions exécutives, notamment les processus de prise de décision et de résolution de problèmes, peuvent être particulièrement affectées.

Si ces troubles ne sont pas diagnostiqués ni pris en charge, ils ont des répercussions sur tous les aspects de la vie : baisse des performances professionnelles et scolaires, détérioration des relations et érosion des mécanismes d’adaptation sains.

Garder un emploi, poursuivre des études ou gérer des responsabilités familiales peuvent alors constituer d’importants défis. Prendre ses médicaments, se rendre à ses rendez-vous ou accomplir des tâches telles que remplir un formulaire peuvent devenir des tâches presque impossibles. Les difficultés financières, les pertes interpersonnelles et le stress chronique ne font qu’aggraver ces difficultés.

Sans soutien adéquat, ces facteurs convergent, augmentant les risques de se retrouver en situation d’itinérance et de subir d’autres lésions cérébrales.

Lacunes systémiques dans les mesures de soutien

Nos recherches ont permis d’identifier plusieurs obstacles systémiques qui empêchent les personnes atteintes de lésions cérébrales de sortir du cycle de l’instabilité résidentielle et de l’itinérance.

La stigmatisation est omniprésente et peut nuire à la qualité des soins. Certains, ayant perdu confiance dans les systèmes et les prestataires de services, peuvent renoncer à demander de l’aide.

Les systèmes de santé et d’hébergement fonctionnent en vase clos. Les longues listes d’attente, les procédures administratives complexes et la faible coordination entre les organismes rendent l’accès aux services difficile, en particulier pour les personnes atteintes de lésions cérébrales qui peuvent avoir besoin de soutien pour remplir des documents, aller à des rendez-vous et exprimer leurs besoins.

De nombreuses personnes atteintes de lésions cérébrales comptent sur des programmes d’aide au revenu. La disparité entre les montants accordés et la hausse du coût de la vie suscite de plus en plus d’inquiétudes. Sur le marché locatif actuel, les logements « abordables » sont inaccessibles pour les personnes qui dépendent de tels programmes. Lorsqu’elles trouvent un logement, elles ne disposent plus que de ressources minimales pour subvenir à leurs besoins fondamentaux, une fois le loyer payé. Cette situation, conjuguée au sous-investissement dans les logements supervisés et de transition existants, réduit encore davantage l’offre de logements adéquats.

Que pouvons-nous faire ? Voici cinq solutions

Les observations de nos partenaires communautaires ont donné lieu aux recommandations suivantes visant à améliorer la santé et le bien-être des personnes en situation d’itinérance et atteintes de lésions cérébrales. Elles sont classées ci-dessous par ordre de priorité :

1. Fournir des logements accessibles et abordables

Les personnes atteintes d’une lésion cérébrale ont besoin de logements abordables et accessibles, assortis de soutien adéquat, tels que des modes de transport alternatifs, des environnements adaptés à leur âge et des options de vie flexibles. Une approche axée sur le logement, accompagnée d’une aide financière adéquate, leur apporte la stabilité nécessaire pour réussir leur intégration dans la collectivité.

2. Améliorer les ressources pour les prestataires de services

Une formation destinée aux professionnels de santé et aux employés des services publics en contact régulier avec des personnes sans-abri, comme les intervenants communautaires et les policiers, peut contribuer à améliorer la qualité des soins. Il est également essentiel d’étendre les services de santé liés aux lésions cérébrales aux personnes en situation d’itinérance, en mettant l’accent sur les services de dépistage et de diagnostic, qui permettent de les orienter vers des soins spécialisés.

3. Concevoir des services adaptés aux besoins

Les services de santé doivent prendre en compte les besoins fondamentaux qui sont souvent négligés. Par exemple, les prestataires devraient proposer des espaces de rangement, sans exiger de pièce d’identité, pour permettre aux patients sans domicile de ranger leurs effets personnels en toute sécurité pendant leurs rendez-vous, souvent nombreux après une lésion cérébrale.

4. Améliorer la collaboration et adopter une approche intégrée à long terme

En améliorant la communication entre les autorités sanitaires et les prestataires de services de logement, on peut faciliter la transition entre l’hôpital (après une lésion cérébrale) et le logement, et éviter ainsi que des patients se retrouvent à la rue après leur sortie. Le concept de prise en charge spécialisée est essentiel, car une équipe multidisciplinaire de professionnels de santé est nécessaire pour comprendre les besoins particuliers liés aux lésions cérébrales, aux troubles psychiatriques ou physiques, ainsi que la manière dont ces difficultés se combinent chez les personnes en situation d’itinérance. La continuité des soins est également cruciale, car les lésions cérébrales peuvent nécessiter un soutien à vie.

5. Réduire la stigmatisation grâce à l’éducation publique

Les campagnes d’éducation en santé publique apparaissent comme un moyen prometteur de sensibiliser le public et de réduire la stigmatisation. Sensibiliser à la corrélation entre les lésions cérébrales et l’itinérance pourrait nourrir la compassion.

Soutenir une stratégie nationale : projet de loi C-206

Le lourd fardeau que représentent les lésions cérébrales pour les personnes sans-abri est indéniable. Le projet de loi C-206, qui vise à mettre en place une stratégie nationale pour les lésions cérébrales, marque une étape importante dans la prise en charge de ces lésions au Canada, et par le fait même, dans la lutte contre l’itinérance.


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La législation vise à améliorer la prévention, le traitement et le soutien à la réadaptation de millions de Canadiens victimes de lésions cérébrales. Le projet de loi met l’accent sur la collaboration, l’éducation du public et la fourniture de soins aux personnes et à leurs familles qui doivent apprendre à vivre avec les conséquences d’une lésion cérébrale. Une stratégie nationale aura une incidence visible pour les personnes touchées, ainsi que pour l’ensemble de nos collectivités.

La Conversation Canada

Mauricio A. Garcia-Barrera reçoit des fonds de recherche liés aux travaux mentionnés dans cet article de l’ancien ministère de la Santé mentale et des Dépendances de la Colombie-Britannique, de la Vancouver Foundation, de Michael Smith Health Research BC et de Mitacs.

Cole J. Kennedy reçoit des fonds pour les recherches mentionnées dans cet article du ministère de la Santé mentale et des Dépendances de la Colombie-Britannique, de la Vancouver Foundation, de Michael Smith Health Research BC, de Mitacs et de la BC Brain Injury Association. Il bénéficie également du soutien d’Island Health et des Instituts de recherche en santé du Canada.

Grace C. Warren reçoit des fonds du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada dans le cadre d’une bourse d’études supérieures de maîtrise.

ref. Les lésions cérébrales sont près de 10 fois plus fréquentes chez les personnes sans-abri. Il faut en tenir compte pour faire face à l’itinérance – https://theconversation.com/les-lesions-cerebrales-sont-pres-de-10-fois-plus-frequentes-chez-les-personnes-sans-abri-il-faut-en-tenir-compte-pour-faire-face-a-litinerance-276555

Corruption des élus locaux, anatomie d’un phénomène français

Source: The Conversation – in French – By Bertrand Venard, Professeur / Professor, Audencia

Contrairement à ce que l’on peut voir dans d’autres pays européens, les atteintes à la probité font rarement figure d’enjeu majeur lors des élections en France. Le pays connaît pourtant bien un problème de corruption et de mauvaise gestion des deniers publics, notamment à l’échelon local.

La corruption municipale en France constitue un enjeu essentiel pour la démocratie. Selon le Baromètre 2025 de la confiance politique du Cevipof, 46 % des Français expriment une défiance envers les élus locaux et, plus grave, 79 % ont un sentiment négatif à l’égard de la politique en général. De même, selon une étude européenne, 69 % des Français pensent que les institutions publiques locales et régionales sont corrompues.

Cette défiance s’explique en partie par la récurrence des affaires de fraudes révélées ces dernières années, comme l’illustrent les condamnations de Patrick Balkany, longtemps maire de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), ou de Jean-Noël Guérini, ancien président du Conseil général des Bouches-du-Rhône, poursuivi pour avoir truqué l’attribution de marchés publics. Ces pratiques criminelles peuvent fragiliser les finances des communes, comme le montre le cas de corruption au sein du village d’Eringhem, dans le Nord.

Ces affaires sont survenues dans un contexte d’augmentation régulière de la corruption constatée : la France a ainsi connu une croissance de 50 % des atteintes à la probité entre 2016 et 2024. Le pays s’est doté en 2016 d’une autorité administrative indépendante pour lutter contre ce phénomène : l’Agence française anticorruption (AFA). Parmi les 235 signalements reçus en 2024, 61 % concernaient des affaires de corruption des collectivités territoriales.

Même si les élus locaux font le plus souvent leur travail avec rigueur et probité, ce constat interroge sur l’efficacité des dispositifs de prévention et sur la capacité des institutions à garantir l’intégrité des élus. Comment expliquer la surreprésentation des responsables locaux dans les affaires de corruption ?

Des occasions multiples de corruption

Pour commencer, de nombreuses occasions de corruption se rencontrent dans la vie locale, notamment dans les achats publics, l’attribution de subventions, la gestion des ressources humaines locales ou l’octroi d’autorisations en tous genres, notamment liées à l’urbanisme. Un rapport publié par l’Association des maires de France (AMF) rappelle ainsi que les communes gèrent annuellement plus de 100 milliards d’euros de dépenses publiques.

Ces flux financiers considérables peuvent être plus ou moins bien gérés. En prenant l’exemple des achats de prestations de conseil, un rapport de la Cour des comptes de 2025 mentionne différents manquements : une définition insuffisante des besoins, une mise en concurrence des prestataires loin d’être systématique (contrairement à ce que prévoient les règles en vigueur), des règles de sélection pas toujours claires ou encore l’absence d’évaluation formelle des prestations réalisées.

La permanence des élus et l’enracinement des réseaux d’influence

Par ailleurs, la longévité des mandats locaux peut favoriser l’émergence de pratiques clientélistes et de conflits d’intérêts. En France, 45 % des maires en exercice effectuent un deuxième mandat ou plus. Et la longévité des maires est encore davantage marquée dans les plus petites communes. Ainsi, la mairie de Nantes (Loire-Atlantique) est gérée par la gauche depuis 1989, alors que celle de Nice (Alpes-Maritimes) est aux mains de la droite depuis 1947. La multiplication des mandats consécutifs peut renforcer la professionnalisation des maires, mais aussi augmenter la concentration de leur pouvoir, voire l’emprise de réseaux d’influence.

Les magistrats de la Cour des comptes notent ainsi que « dans le cadre de la reconduction de marchés conclus par les communes de Béziers et de Marseille ainsi que par la région Occitanie, les offres des prestataires en place, présents depuis plusieurs années, ont été retenues, au motif, notamment, que la qualité de leur travail avait donné pleine satisfaction à ces collectivités ». Cette pratique ne permet pas à la concurrence de s’exercer pleinement et constitue une opportunité de favoritisme.

Au contraire, l’alternance politique apparaît comme un puissant antidote à l’enracinement de la corruption. Une étude menée sur les gouvernements locaux au Brésil a ainsi démontré que le simple fait de changer l’exécutif en place par une alternance du parti au pouvoir suffisait à perturber les liens établis entre politiciens, fonctionnaires et hommes d’affaires locaux, assainissant ainsi la gestion municipale.

Il existe de plus un effet de contagion. Quand une municipalité est touchée par la corruption, les communes avoisinantes présentent un risque accru d’être également concernées. La limitation des mandats et le renouvellement des équipes dirigeantes sont donc des impératifs démocratiques, pour prévenir l’enkystement des pratiques illicites.

L’audit interne : un contrôle sous influence ?

Les mécanismes de contrôle interne (audits, inspections) sont censés garantir la probité des élus. Cependant, des limites existent à leur efficacité. Ainsi, les directeurs financiers (DAF) et les services d’audit des mairies dépendent hiérarchiquement de l’exécutif municipal. Une étude suédoise a montré que les auditeurs internes minimisent régulièrement les irrégularités graves pour éviter les conflits avec leur employeur. En pratique, l’efficacité des dispositifs dépend donc de leur indépendance réelle. Un système de contrôle interne, s’il est conçu par ceux-là mêmes qu’il est censé surveiller, devient une chambre d’enregistrement.

Les contrôles externes, quant à eux, peuvent être marqués par une certaine faiblesse. Par exemple, les chambres régionales des comptes sont seulement en mesure de contrôler une infime partie des collectivités, notamment en raison de moyens humains et financiers limités. Les rapports officiels mettant en lumière des manquements à la probité ne sont par ailleurs pas toujours suivis d’effets. Par exemple, la Cour des comptes a fait part de ses doutes sur la gestion de la ville de Marseille dès 2013, mais les condamnations ne sont intervenues qu’une dizaine d’années plus tard.

Les audits peuvent pourtant être efficaces. Il existe une corrélation négative observable entre la qualité des audits et le niveau de corruption – plus les contrôles sont rigoureux et indépendants, moins la corruption est importante.

D’autres outils de contrôle peu efficaces

Face à la défiance citoyenne, les collectivités locales ont multiplié les dispositifs de contrôle et de transparence. Par exemple, depuis 2013, les maires doivent faire une déclaration de patrimoine auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Cependant la HATVP considère que seulement 52,8% des déclarations initiales seraient entièrement conformes aux exigences d’exhaustivité, d’exactitude et de sincérité. Près de la moitié d’entre elles nécessiteraient ainsi des déclarations modificatives ultérieures.

Les mairies se sont également pourvues de comités d’éthique. Mais un risque significatif existe que ces comités soient composés de proches de l’exécutif et se limitent à des avis consultatifs. Par exemple, après de retentissantes affaires de corruption, la mairie de Bobigny (Seine-Saint-Denis) a créé une commission éthique en 2020, qui n’a qu’un rôle consultatif.

Une autre mesure du même type est le recours à un déontologue ou la mise en place d’une charte déontologique. Même adoptée par une mairie, une charte n’a pas de valeur contraignante, et semble davantage s’inscrire dans le registre de la communication que de l’action.

En effet, la lutte contre la corruption peut désormais s’intégrer pour les maires dans le cadre de stratégies visant à accroître leur légitimité auprès de parties prenantes : l’électorat, les médias ou, directement, les représentants de la République, notamment ceux garants des contrôles. Dans ce cadre, comme dans toutes les organisations, les dirigeants d’une municipalité peuvent adopter le vocabulaire et les symboles de la bonne gouvernance, sans pour autant modifier en profondeur leurs pratiques.

Ces stratégies d’évitement constituent des exemples de ce que l’on qualifie de « découplage organisationnel », c’est-à-dire des situations où les institutions adoptent des normes formelles pour légitimer leur action, sans modifier leurs pratiques réelles.

Loyauté et impunité, des valeurs municipales qui s’opposent à l’éthique

Une autre explication de la corruption au niveau local peut résider dans une certaine culture de la loyauté, susceptible de primer sur les impératifs éthiques. Dans le microcosme de l’hôtel de ville, la première des vertus n’est en effet pas la probité, mais la fidélité au chef.

L’affaire Guérini illustre un tel système clientéliste. Celui-ci s’était établi à Marseille, avec des procédures d’attribution des marchés publics méthodiquement détournées au profit de proches de Jean-Noël Guérini comme de son frère, Alexandre. Ce cas de corruption illustre comment une culture politique fondée sur l’allégeance personnelle peut anéantir tous les garde-fous éthiques et légaux.

Enfin, la corruption locale s’explique par la faiblesse des sanctions. La Cour des comptes, dans une analyse récente de la politique de lutte contre la corruption en France, dresse un constat alarmant :

« Les atteintes à la probité donnent lieu à peu de sanctions en France. […] S’agissant des mesures administratives, les poursuites disciplinaires dans la fonction publique sont mal répertoriées, peu fréquentes et inégalement appliquées. »

Selon elle, 53 % des dossiers transmis aux parquets ne font pas l’objet de poursuites. Quand les fraudeurs ne sont pas punis, la corruption devient progressivement un « phénomène normal ».

Corruption locale en France : un défi démocratique à relever

Des élections municipales sont toujours un test pour la démocratie locale. Associer mairie et corruption dans l’esprit des citoyens risque d’augmenter encore l’abstention lors du prochain scrutin, alors que celui de 2020 avait déjà été marqué par une forte baisse de la participation.

Cette année-là, l’ONG Transparency International avait demandé aux élus de se prendre position sur l’enjeu de la corruption, avec un certain succès puisque 190 listes candidates avaient souscrit aux engagements proposés.

Si les candidats ne se saisissent pas sérieusement du sujet, nous pourrions assister à une augmentation du désengagement citoyen et, par ricochet, à l’émergence de candidats opportunistes, promettant une « rupture » avec des élites traditionnelles jugées corrompues.

À l’inverse, un véritable intérêt pour le sujet, une transparence accrue et le renouvellement des équipes municipales pourraient restaurer la confiance – à condition que les promesses ne restent pas, cette fois encore, lettre morte.

The Conversation

Bertrand Venard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Corruption des élus locaux, anatomie d’un phénomène français – https://theconversation.com/corruption-des-elus-locaux-anatomie-dun-phenomene-francais-273730

Sclérose en plaques : quand le cerveau est influencé par l’intestin

Source: The Conversation – in French – By Vito Ricigliano, Neurologue et chercheur en neurologie, Université Paris-Saclay; Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)

Mieux comprendre comment le microbiote de l’intestin agit sur le cerveau pourrait ouvrir de nouvelles perspectives pour ralentir la progression de la sclérose en plaques, favoriser la réparation des cellules nerveuses et améliorer la qualité de vie des patients.


Et si l’un des moyens de lutter contre la sclérose en plaques se trouvait du côté de l’intestin ? Depuis quelques années, les scientifiques qui travaillent à mieux comprendre cette maladie – qui se caractérise par la destruction de la myéline, la gaine protectrice des neurones – manifestent un grand intérêt pour cet organe, généralement plus connu pour son rôle dans la digestion.

Il a en effet été découvert que le microbiote intestinal – l’ensemble des milliards de bactéries qui colonisent notre intestin – joue un rôle clé dans l’inflammation et la réparation neuronale. Ces microbes produisent des molécules qui interviennent à différents niveaux dans l’organisme : elles régulent les cellules immunitaires, telles que les lymphocytes T, soutiennent les cellules responsables de la formation de la gaine de myéline ou encore influencent le rythme circadien (cycle veille-sommeil) et le drainage des déchets cérébraux, lesquels doivent être éliminés pour maintenir un environnement sain dans le cerveau.

Ces diverses interactions permettent notamment de limiter les réactions auto-immunes, qui sont à la racine de la sclérose en plaques.

Les causes de la sclérose en plaques toujours en cours d’investigation

La sclérose en plaques est une maladie chronique du système nerveux central (cerveau et moelle épinière) au cours de laquelle le système immunitaire attaque la myéline, la gaine protectrice des neurones, ce qui génère des lésions en forme de plaques, d’où le nom de la maladie. Cette destruction entraîne des symptômes variés : fatigue, troubles moteurs, sensoriels, cognitifs, sphinctériens ou visuels.

La maladie peut évoluer par poussées (on parle alors de forme rémittente récurrente, qui représente 85 % des cas au début de la maladie) ou de manière progressive.

Historiquement, la sclérose en plaques est considérée comme résultant d’interactions complexes entre le système immunitaire et le système nerveux. Étant une maladie multifactorielle, elle est le résultat de la conjonction entre une prédisposition génétique individuelle et des facteurs environnementaux, comme le virus d’Epstein-Barr (responsable de la mononucléose), une carence de vitamine D, l’obésité, la consommation de tabac ainsi que l’inflammation intestinale. Ces dernières années, un intérêt majeur a été porté sur la contribution de l’intestin au développement de cette maladie.

Le microbiote, régulateur de l’immunité

L’intestin humain abrite plus de 100 000 milliards de bactéries réparties sur une surface de 250 à 400 mètres carrés, soit jusqu’à 10 fois plus que toutes les cellules qui constituent notre corps. Ces microbes assument plusieurs fonctions. Entre autres, ils :

  • protègent l’intestin contre les infections ;

  • aident à digérer certains aliments ;

  • produisent vitamines et molécules utiles (vitamine K, vitamines du groupe B, acides gras à chaîne courte…) ;

  • régulent le système immunitaire.

Le microbiote intestinal interagit par exemple avec les lymphocytes, des cellules qui jouent un rôle central dans l’immunité. Certains profils de bactéries promeuvent la maturation de lymphocytes favorisant l’inflammation (tels que les lymphocytes T helper 17), tandis que d’autres induisent une tolérance immunologique (en promouvant l’expansion de lymphocytes T régulateurs).

Ces interactions permettent de limiter les réactions auto-immunes (des réactions au cours desquelles le système immunitaire s’attaque au corps qu’il est censé défendre) et de protéger le cerveau.

Le microbiote intestinal module aussi l’activité de la microglie, des astrocytes et des oligodendrocytes, des familles de cellules qui jouent un rôle clé dans la défense et la réparation du cerveau.

Déséquilibre du microbiote et sclérose en plaques

Chez les patients atteints de sclérose en plaques (SEP), dans sa forme rémittente ou progressive, le microbiote est déséquilibré. On parle de « dysbiose ». On constate en particulier une diminution des populations de bactéries bénéfiques (Firmicutes, Bifidobacterium, Coprococcus, Roseburia…) et une augmentation des bactéries pro-inflammatoires (Bacteroidetes, Akkermansia, Ruminococcus…).

Cette dysbiose entraîne une baisse de la production d’acides gras à chaîne courte. Or, ces molécules sont essentielles pour équilibrer les divers sous-types de lymphocytes du système immunitaire. En effet, certains acides gras à chaîne courte produits par le microbiote traversent la barrière sanguine et atteignent le système nerveux central. Là, ils limitent l’inflammation en favorisant les lymphocytes T régulateurs et en freinant les lymphocytes T helper 17, responsables de la production de cytokines pro-inflammatoires. Ils contribuent ainsi à l’intégrité de la barrière de protection du cerveau.

Ces métabolites sont également importants pour le bon développement et le bon fonctionnement des cellules qui fabriquent la myéline (les oligodendrocytes nécessaires à la réparation de la gaine qui entoure les neurones). Une étude récente a montré qu’en cas de déséquilibre dans ces molécules, la différentiation et la maturation des cellules productrices de myéline sont bloquées, ce qui empêche donc la remyélinisation.

Certains métabolites régulent aussi l’activité de cellules « support » du cerveau essentielles à son bon fonctionnement (les astrocytes et la microglie). Ce faisant, ils réduisent la production de molécules inflammatoires et limitent les dégâts neuronaux.

À l’inverse, certaines molécules produites par des bactéries pro-inflammatoires accélèrent la destruction de la myéline et perpétuent l’inflammation chronique.

Des recherches ont aussi montré que la composition du microbiote a un impact sur la régulation du rythme circadien, l’horloge interne du corps. Les patients possédant un microbiote plus diversifié ont souvent un meilleur sommeil. Par ailleurs, la bonne régulation de cette horloge interne et la restructuration des rythmes immunologiques et métaboliques pourraient contribuer à contrecarrer la progression de la maladie.

En définitive, l’intestin agit donc comme un véritable chef d’orchestre, modulant immunité, inflammation et réparation nerveuse, et influençant la sévérité et l’évolution de la sclérose en plaques.

Alimentation : régime méditerranéen et vitamine D

L’alimentation façonne le microbiote et l’état inflammatoire de l’organisme. Adopter un régime méditerranéen – riche en fruits, légumes, légumineuses, céréales complètes, poissons, huiles végétales et pauvre en graisses saturées –, anti-inflammatoire, est bénéfique pour les personnes souffrant de sclérose en plaques.

Cette alimentation apporte en effet des fibres et des antioxydants qui nourrissent les « bonnes » bactéries et favorisent la production d’acides gras à courte chaîne, limitant l’inflammation et apportant un soutien aux cellules remyélinisantes. Ce type de régime est associé à moins de fatigue, une meilleure qualité de vie et une possible réduction des poussées.

La vitamine D complète ces effets : elle régule les lymphocytes T, limite l’inflammation et ralentit l’activité de la maladie. À ce sujet, l’étude française « D Lay MS » a montré qu’une supplémentation à haute dose de vitamine D diminue l’apparition de nouvelles lésions et prolonge le temps avant réapparition des symptômes de la sclérose en plaques, tout en restant bien tolérée.

Alimentation et vitamine D constituent donc des leviers concrets pour agir sur le microbiote, l’équilibre immunitaire et la réparation du système nerveux central dans le contexte de la sclérose en plaques. À ces interventions s’ajoutent en outre diverses pistes thérapeutiques basées sur la modulation du microbiote.

L’évaluation des bénéfices potentiels de la modulation du microbiote en complément aux traitements classiques de la sclérose en plaques font notamment l’objet de divers travaux. À titre d’exemple, la supplémentation en propionate (500 mg deux fois par jour) a été associée à moins de poussées et à une stabilisation du handicap.

Au-delà de la restauration du microbiote via l’alimentation, des approches comme l’emploi de prébiotiques, de probiotiques ou la restauration du microbiote sont aussi étudiées. Son impact direct sur la stimulation de la remyélinisation est actuellement étudié.

Des effets qui jouent aussi sur la qualité de vie

Le microbiote influence le quotidien des patients, en jouant sur leur niveau de fatigue, sur leur sommeil, sur leur digestion et sur leur récupération après les poussées. En consultation, nous discutons systématiquement de ce sujet dès le diagnostic de la maladie afin de fournir une prise en charge globale aux patients. Parmi les conseils pratiques à retenir :

  • adopter une alimentation riche en fibres et proche du modèle méditerranéen ;

  • baisser la consommation des aliments pro-inflammatoires, autrement dit les aliments riches en graisses saturées d’origine animale, très transformés, très sucrés ou très pimentés : charcuterie, fromages, crèmes… ;

  • maintenir un sommeil régulier et pratiquer une activité physique adaptée ;

  • limiter le stress et éviter le tabac ou l’excès d’alcool.

Certes, ces mesures ne remplacent pas les traitements médicaux, mais elles améliorent le bien-être, rééquilibrent l’immunité et peuvent contribuer à ralentir la progression de la maladie.

En définitive, un faisceau croissant d’indices montre qu’en matière de sclérose en plaques, intestin et cerveau sont étroitement liés. Favoriser l’installation et le maintien d’un microbiote diversifié permet de moduler l’inflammation, la survie des cellules productrices de myéline et le bon équilibre du système immunitaire, tout en ayant une influence positive sur le sommeil, la récupération et l’énergie quotidienne disponible.

Cette approche, intégrée aux traitements classiques, constitue pour les cliniciens un moyen de ralentir la progression de la maladie, de diminuer les handicaps qui en résultent, et d’améliorer la qualité de vie des patients atteints de sclérose en plaques.


Cet article est publié dans le cadre de la Semaine du cerveau, qui se tiendra du 16 au 22 mars 2026.

The Conversation

Vito Ricigliano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sclérose en plaques : quand le cerveau est influencé par l’intestin – https://theconversation.com/sclerose-en-plaques-quand-le-cerveau-est-influence-par-lintestin-276457

Lignes du front : les soldats poètes qui défendent l’Ukraine

Source: The Conversation – France (in French) – By Hugh Roberts, Professor of Languages, Cultures and Visual Studies, University of Exeter

En Ukraine, dans le contexte de la guerre lancée par la Russie en février 2022, la poésie joue un rôle essentiel dans le traitement des traumatismes subis par la population, tout en renforçant sa capacité de résistance.


Selon des experts occidentaux du renseignement – et sans doute aussi les forces russes –, Kiev était censée tomber dans les jours qui ont suivi le début de l’invasion à grande échelle le 24 février 2022. Ils n’avaient pas pris en compte la résilience d’une société qui défend depuis longtemps sa langue et sa culture, et dans laquelle les poètes ont pendant des siècles résisté aux tentatives russes d’effacer l’identité ukrainienne.

Dire qu’il y a eu une renaissance de la poésie en Ukraine est un euphémisme. Depuis la Première Guerre mondiale, on n’avait plus vu d’œuvres d’une telle qualité et en telle quantité, écrites par des poètes qui sont également des combattants. La société civile a répondu à cet élan par des séances de lecture de poésie qui ont fait salle comble dans les abris anti-bombes des villes situées en première ligne, mais aussi par des initiatives telles que le portail Poetry of the Free (« Poésie des gens libres ») du ministère ukrainien de la culture, qui a reçu plus de 43 500 contributions depuis février 2022.

Un jeune soldat ukrainien avec des fleurs dans les cheveux
Maksym Kryvtsov, soldat et poète mort au front en 2024.
Wikicommons, CC BY

La poésie de guerre ukrainienne n’est pas d’un abord facile. En effet, elle s’exprime actuellement sous des formes anciennes et primitives : prière, témoignage, cri de ralliement et de malédiction. Au milieu du bruit des actualités géopolitiques, des commentaires, de la désinformation et du brouhaha des réseaux sociaux, elle revient avec insistance sur l’élément le plus important de tous : les gens.

Comme l’écrivait le célèbre poète Maksym Kryvtsov (1990-2024) dans son recueil Poèmes des tranchées (2024) :

« Quand on me demande ce qu’est la guerre, je réponds sans hésiter : des noms. »

Kryvtsov était lui-même mitrailleur et défendait l’Ukraine bien avant l’invasion à grande échelle. Il a été tué par un obus russe en janvier 2024, quelques jours seulement après la publication de son premier et dernier livre.

Les poètes de la résistance

Il y a trop de poètes ukrainiens importants pour tous les citer, mais pour l’heure deux noms se distinguent tout particulièrement dans le mouvement de renaissance poétique ukrainienne : Yaryna Chornohouz et Artur Dron.

Ces deux poètes ont servi leur pays. Chornohouz est toujours opératrice de drone au sein du Corps des Marines ukrainiens dans la ville de Kherson, située en première ligne. Dron s’est engagé en février 2022, quatre ans avant d’atteindre l’âge de la conscription, et est aujourd’hui un vétéran après avoir été gravement blessé. Tous deux ont vu leurs poèmes publiés en anglais, en français et dans d’autres langues, et ont remporté d’importants prix littéraires en Ukraine.

La poésie et la vie de Chornohouz sont étroitement liées à la défense de l’Ukraine contre la menace existentielle que représente la Russie. Ses écrits sont également empreints de lamentations et de témoignages.

« L’art ukrainien en temps de guerre : résister par la culture » (France Culture, 20 avril 2025).

Son poème « Les fruits de la guerre » s’inspire de son expérience en tant que secouriste depuis 2019. C’est un cri pour que les vies d’une valeur inestimable perdues sur le champ de bataille ne tombent pas dans l’oubli, malgré tout.

Dron parle de ces pertes invisibles et oubliées dans son recueil Hemigway ne sait rien en 2025. Sa poésie et celle de Chornohouz et d’autres poètes de guerre ukrainiens offrent une forme puissante de commémoration qui peut être d’autant plus universelle qu’elle est intensément personnelle. « La première lettre aux Corinthiens », dernier poème du recueil de Dron intitulé We Were Here (Nous étions là, 2024), évoque l’amour qui anime son choix de défendre l’Ukraine.

Les jeunes hommes de la compagnie de Dron étaient très proches d’un soldat plus âgé qu’eux, leur médecin, Oleksandr « Doc » Kobernyk, qu’ils considéraient comme leur professeur.

Dans Hemingway ne sait rien, Dron revient à plusieurs reprises sur une histoire qui s’est déroulée lorsque leur position dans une forêt a été soumise à des bombardements russes soutenus. Désorienté par une lésion cérébrale, il part à la recherche de Doc, mais apprend par son commandant qu’il a été tué. Chargé d’évacuer son corps et ne disposant pas de civière, il l’enveloppe dans un sac de couchage. Alors que le corps de Doc est encore chaud, le poète ressent l’amour qui émane de son professeur.

« La poésie face à la guerre : le récit d’un capitaine de l’armée ukrainienne » (Le Figaro, 10 janvier 2026).

Le jour où Olena, la femme de Doc, a appris sa mort, elle a écrit un poème. Sa lecture a déclenché l’écriture de Dron que la guerre avait bloquée.

Si nous y prêtons attention, la poésie de guerre ukrainienne peut nous transmettre au moins une partie de l’amour et du souvenir de ce qui compte vraiment. La poésie, la langue, la culture et l’identité sont des questions essentielles pour la sécurité de l’Ukraine. Pour ceux qui se trouvent dans une relative sécurité au-delà des frontières ukrainiennes, mais qui sont néanmoins confrontés à la menace russe, le moment est peut-être venu, comme pour l’Ukraine, de s’inspirer des traditions poétiques.

Même si, comme l’a écrit le poète britannique Alfred Tennyson, nous sommes « affaiblis par le temps et le destin », nous pouvons encore trouver en nous

« la volonté
De chercher, lutter, trouver et ne rien céder ».


En France, les éditions du Tripode ont publié C’est ainsi que nous demeurons libres, de Yaryna Chornohouz. Les poèmes d’Artur Dron ont été publiés par les éditions Bleu et Jaune.

The Conversation

Hugh Roberts bénéficie d’un financement provenant d’une bourse Curiosity Award du Conseil de recherche en arts et sciences humaines (numéro de subvention UKRI3524), d’une bourse Talent Development Award de la British Academy (référence de subvention TDA25250282) et d’une subvention Connections through Culture du British Council (numéro de subvention 5143).

ref. Lignes du front : les soldats poètes qui défendent l’Ukraine – https://theconversation.com/lignes-du-front-les-soldats-poetes-qui-defendent-lukraine-276903