Autrefois dissimulés, les « assassinats ciblés » sont devenus des instruments assumés du pouvoir d’État

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kevin Foster, Associate Professor, School of Languages, Literatures, Cultures and Linguistics, Monash University

Frappes de drones, annonces sur les réseaux sociaux, revendications publiques : l’assassinat n’est plus une opération clandestine honteuse mais un message politique. Dans son nouveau livre, l’historien Simon Ball enquête sur la normalisation d’une violence d’État.


En novembre 2012, les Forces de défense israéliennes (FDI) ont utilisé Twitter – comme on l’appelait alors – pour annoncer qu’elles avaient tué Ahmed al-Jabari, chef des Brigades al-Qassam, la branche militaire du Hamas, à Gaza.

Cette annonce, accompagnée d’un lien vers une vidéo pixellisée de la frappe aérienne visant la voiture d’al-Jabari, marquait le début d’une nouvelle incursion des FDI à Gaza. Comme l’ont noté les historiennes Adi Kuntsman et Rebecca L. Stein dans leur livre Digital Militarism, elle a fait de l’opération « Pilier de défense » d’Israël « la première campagne militaire à avoir été déclarée via Twitter ».

Ce qui frappait également dans cette annonce, c’était la fierté et l’audace avec lesquelles les FDI célébraient ce qu’elles avaient fait. À peine une décennie plus tôt, Israël, comme les États-Unis, le Royaume-Uni et les puissances européennes, aurait éludé les questions sur sa responsabilité dans l’attaque ou nié avec ténacité. Les gouvernements n’assassinaient pas des personnes – c’était le fait de fanatiques politiques et d’extrémistes religieux.

Les choses avaient changé. Et profondément. La même année, le président Barack Obama demanda à John Brennan, son conseiller adjoint à la sécurité intérieure et à la lutte contre le terrorisme, de faire une déclaration publique sans ambiguïté sur la politique des États-Unis concernant l’usage de frappes de drones pour cibler des ennemis nommément désignés des États-Unis. Dans un discours au Wilson Center, Brennan déclara :

en totale conformité avec la loi, et afin de prévenir des attaques terroristes contre les États-Unis et de sauver des vies américaines, le gouvernement des États-Unis mène des frappes ciblées contre des terroristes spécifiques d’al-Qaida.

Le fait que les Américains, ainsi qu’un certain nombre de leurs alliés, tuaient – ou tentaient de tuer – leurs ennemis était, observa Brennan, « le secret le moins bien gardé du monde ». Il était temps que la « mascarade » prenne fin, d’appeler les choses par leur nom – ou, plus précisément, d’appeler une mise à mort ciblée un assassinat.

La nouvelle, cette semaine, selon laquelle le dissident russe Alexeï Navalny est mort après avoir prétendument ingéré du poison provenant d’une grenouille sud-américaine alors qu’il était emprisonné dans l’Arctique, rappelle que la Russie possède elle aussi une longue histoire d’assassinats de critiques du régime.

Dans Death to Order : A Modern History of Assassination (non traduit en français), Simon Ball propose une histoire de l’assassinat au cours du dernier siècle environ, fondée sur des recherches minutieuses et d’une lecture particulièrement captivante. Ball est professeur d’histoire et de politique internationales, et ces spécialités structurent l’approche du livre.

En conséquence, son livre s’intéresse moins à l’évolution des armes ou aux changements tactiques nécessaires aux mises à mort ciblées – jusqu’au développement du drone, ceux-ci sont restés en grande partie inchangés pendant plus d’un siècle – qu’à l’assassinat en tant qu’instrument de la politique d’État.

Dans une comparaison particulièrement imagée, Ball affirme que l’étude de l’assassinat « revient à faire glisser une lame de rasoir le long de l’histoire de la politique internationale ». La coupure qui en résulte peut être étroite, mais elle est longue et profonde. Elle révèle « l’exercice réel du pouvoir dans la politique internationale ».

Assauts déterminés

Si nombre des assassinats les plus marquants du siècle dernier – Mahatma Gandhi, John F. Kennedy, Martin Luther King Jr., Robert Kennedy, le Premier ministre suédois Olof Palme – sont évoqués, ils ne constituent pas le cœur de l’ouvrage.

Chacun de ces assassinats a donné lieu à des enquêtes approfondies et souvent prolongées, visant à établir un mobile politique et à identifier la main cachée d’une puissance hostile. Ainsi, l’enquête officielle sur le meurtre de Palme, en février 1986, n’a été close qu’en 2020.

Dans une affaire plus célèbre encore, l’assassinat du président Kennedy à Dallas en novembre 1963, les enquêteurs américains se sont employés avec ténacité à établir une éventuelle implication soviétique, d’abord au sein de la Commission Warren, puis de la Commission spéciale de la Chambre des représentants sur les assassinats, convoquée treize ans après les faits.

Le président John F. Kennedy à Dallas, au Texas, quelques minutes avant son assassinat, le 22 novembre 1963.
Walt Cisco, Dallas Morning News, Public domain, via Wikimedia

Malgré la soif du public et du monde politique pour des révélations de complots dignes de romans d’espionnage, Ball rappelle avec constance qu’aucune preuve n’est venue étayer une telle thèse. Ces assassinats furent le fait d’individus isolés, animés par des vendettas personnelles, des haines intimes ou des troubles psychiques.

Ils ne sont donc pas au cœur de son propos. Les victimes qu’il étudie sont moins des chefs d’État que leurs serviteurs loyaux. Son enquête révèle à quel point proconsuls, diplomates et responsables de la sécurité des grandes puissances étaient exposés aux attaques résolues de leurs adversaires.

Ne pas paraître faible

Pendant près d’un siècle, les partisans de l’émancipation face à la domination étrangère et à l’oppression économique ont fait exploser des bombes, parfois poignardé, mais le plus souvent abattu à bout portant, à l’arme légère, des représentants des puissances occupantes. Des assassinats ciblés ont eu lieu en Inde, en Irlande, en Algérie, en Malaisie, au Vietnam, en Palestine, en Égypte – bref, dans presque toutes les régions du monde passées sous la coupe d’un empire. La violence a même gagné les capitales des puissances coloniales.

L’une des révélations les plus frappantes du livre tient au temps qu’il fallut aux Britanniques surtout – mais aussi aux Français et aux Américains – pour admettre que la menace pesant sur leurs agents en poste à l’étranger, dans des environnements instables, était démesurément élevée. Pendant des décennies, le prestige impérial interdisait à ses représentants toute manifestation visible d’inquiétude pour leur sécurité personnelle. À Londres, bien après la Seconde Guerre mondiale, on estimait encore qu’une attention excessive portée à la sécurité risquait d’entamer la mystique d’autorité de la puissance dominante et de donner le sentiment d’un aveu de faiblesse.

Sur le terrain, les agents ne partageaient pas cet état d’esprit. Des dizaines d’entre eux furent poignardés ou abattus avant de convaincre leurs ministres de revoir leur position et de mettre en place des dispositifs de protection adéquats.

Si ce tournant se fit tant attendre, c’est que, tout en reconnaissant en privé la menace que des oppositions bien organisées faisaient peser sur leur domination, les gouvernements s’astreignaient publiquement à minimiser la portée d’actes de violence politique présentés comme isolés – ainsi que l’ampleur du soutien dont ces mouvements bénéficiaient parmi les populations occupées ou opprimées.

Le règlement de ces questions, plus larges, de légitimité et d’autorité reposait sur un dialogue prolongé entre les administrations coloniales et les élites politiques émergentes dans les territoires occupés. Il exigeait des négociations minutieuses et des compromis douloureux, impossibles à arracher dans la fournaise d’un soulèvement populaire. D’où la nécessité d’entretenir l’illusion du calme.

Le « script libéral » qui a façonné, pendant une grande partie du XXe siècle, la réponse du gouvernement britannique aux assassinats de ses représentants a pris forme sous le gouvernement de H.H. Asquith (1908-1916). Il s’articulait autour de trois principes essentiels :

1) Il existait des preuves d’un complot organisé visant à commettre des assassinats.

2) Très peu de personnes étaient impliquées dans ce complot.

3) Ce complot était dangereux en raison de la violence de ses méthodes, et non parce qu’il constituait la partie émergée d’un mouvement plus large.

En soutenant que ces meurtres étaient le fait d’un petit nombre de fanatiques – et non l’expression d’une opposition vaste et structurée –, les autorités pouvaient circonscrire, voire étouffer, l’agitation politique. Dans le même temps, les négociations se poursuivaient lentement, à huis clos.

« Assassins d’honneur » et activités clandestines

L’assassinat n’a eu aucune influence significative sur le cours, la conduite ou l’issue de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, la guerre a profondément transformé l’assassinat en tant qu’outil d’État.

L’action des deux Tchèques qui tuèrent le général nazi Reinhard Heydrich, les multiples tentatives avortées d’assassinat contre Hitler, ou encore le geste de l’aristocrate irlandaise, troublée ou animée de principes inébranlables, Violet Gibson, qui, en avril 1926, tira sur Mussolini au « museau » (« In the snout », selon la formule inimitable de la chanteuse folk Lisa O’Neill) sans parvenir à le tuer, ont offert de nombreux exemples – plus souvent morts que vivants – de ce que l’on a appelé « l’assassin d’honneur ».

Benito Mussolini en 1926, peu après la tentative d’assassinat de Violet Gibson.
Public domain, via Wikimedia

Pour ceux attachés à la démocratie libérale, il n’y avait qu’un pas entre la figure du tueur agissant par principe et l’idée que des puissances démocratiques fortes devaient elles aussi se doter de la capacité de procéder à des éliminations ciblées. Il s’agissait de prévenir la montée de l’intolérance en supprimant ses porte-voix, de combattre le feu par le feu.

Dans les années 1950 et 1960, certains gouvernements démocratiques, au premier rang desquels la France et les États-Unis, ont supervisé – ou laissé faire – des assassinats politiques de représailles contre leurs ennemis. Cette pratique a fini par être admise au point que les conflits militaires de grande ampleur en Algérie et au Vietnam ont été menés, pour une part non négligeable, à travers des programmes d’assassinats conduits à l’échelle industrielle.

Les questions d’autorité et de protocole devinrent centrales. Au début des années 1960, la branche spécialisée de la CIA chargée des « opérations exécutives » s’employait à déstabiliser des régimes en Amérique centrale, en organisant et en armant des insurrections, et en appuyant des opérations d’assassinat. D’autres services de l’agence rédigeaient les textes nécessaires – un véritable manuel d’assassinat à l’usage de l’homme de terrain – et définissaient la doctrine encadrant ces activités clandestines. En somme, il s’agissait de décider qui était habilité à autoriser un assassinat.

À mesure que cette responsabilité remontait progressivement jusqu’au bureau du président, l’assassinat s’imposa comme un instrument explosif de l’art de gouverner – un outil susceptible de faire voler en éclats la façade du gouvernement en place et de mettre en cause son discours sur la défense des principes démocratiques.

Assassinats ciblés

Au fil des années 1970 et jusque dans les années 1980, les troubles en Irlande du Nord se sont progressivement étendus au territoire britannique. À mesure que le conflit gagnait le continent, les efforts du gouvernement pour maintenir le scénario « asquithien » se sont effondrés. L’idée implicite selon laquelle un certain niveau d’assassinats constituait le prix à payer pour exercer le pouvoir dans une société libérale, ouverte et démocratique n’était plus tenable.

À mesure que les attaques de l’IRA contre l’élite politique britannique devenaient plus sophistiquées, plus ciblées et plus meurtrières, un tournant décisif s’est opéré dans les cercles dirigeants en matière de sécurité. En 1982, la « Protection » est devenue un commandement permanent au sein de la Metropolitan Police, la police de Londres.

Alors que des débouchés lucratifs s’ouvraient pour d’anciens membres des forces spéciales dans les nouvelles industries de la sécurité, les chercheurs américains en matière de défense continuaient d’affiner les capacités permettant de frapper des ennemis avec une précision accrue, à des distances toujours plus grandes.

Avec l’entrée en service des premiers drones armés, l’administration de George W. Bush a redéfini la notion d’assassinat afin d’en exclure les frappes « défensives » préventives visant des individus nommément désignés et considérés comme une menace pour les États-Unis ou leurs personnels. De là, il n’y eut qu’un pas vers le recours massif aux assassinats ciblés en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

Alors que d’anciens membres des forces spéciales trouvaient des débouchés très rémunérateurs dans les nouvelles entreprises privées de sécurité, les chercheurs américains travaillant pour la défense perfectionnaient, eux, des technologies permettant de viser leurs ennemis avec une précision croissante, à des distances toujours plus grandes.

Avec l’entrée en service des premiers drones armés, l’administration de George W. Bush a redéfini la notion d’assassinat afin d’en exclure les frappes « défensives » préventives visant des individus nommément désignés et considérés comme une menace pour les États-Unis ou leurs personnels. De là, il n’y eut qu’un pas vers le recours massif aux assassinats ciblés en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

En 2007, l’armée américaine disposait de 24 drones dédiés aux opérations d’élimination ciblée. Deux ans plus tard, ce chiffre atteignait 180 appareils, dotés d’une capacité d’emport quinze fois supérieure à celle des modèles précédents. En 2025, le département américain de la Défense – récemment rebaptisé « département de la Guerre » – comptait plus de 11 000 aéronefs sans pilote dans son arsenal. Tous ne sont pas destinés à des missions d’élimination, certes. Mais les ordres de grandeur parlent d’eux-mêmes.

Autrefois arme privilégiée des combattants de la liberté, des mouvements d’indépendance et de leurs branches insurrectionnelles, l’assassinat est devenu aujourd’hui un instrument assumé de l’État et une composante à part entière de l’arsenal de ses forces armées.

Death to Order regorge d’épisodes saisissants et d’anecdotes frappantes – notamment celle d’une jeune Elizabeth II s’étonnant que personne n’ait glissé quelque chose dans le café du turbulent dirigeant nationaliste égyptien, le général Gamal Abdel Nasser.

Mais l’apport le plus marquant de l’ouvrage de Ball tient sans doute à la manière dont il retrace avec précision la sortie progressive de l’assassinat des coulisses du secret gouvernemental et militaire pour son exposition en pleine lumière, au cœur de la communication et de la propagande.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001 – et plus encore au cours de la dernière décennie – la mise en scène de l’assassinat comme symbole concentré de la puissance étatique et de sa volonté implacable est devenue un puissant instrument de dissuasion contre toute opposition active, ainsi qu’un levier majeur de guerre informationnelle.

Doté d’un pouvoir de surveillance quasi divin, de son œil omniscient dans le ciel, le drone sait ce que vous avez fait et où vous vous trouvez. Nul n’échappe à sa vengeance. Les ides de mars sont là.

The Conversation

Kevin Foster ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Autrefois dissimulés, les « assassinats ciblés » sont devenus des instruments assumés du pouvoir d’État – https://theconversation.com/autrefois-dissimules-les-assassinats-cibles-sont-devenus-des-instruments-assumes-du-pouvoir-detat-276207

Comment les Caisses de dépôt peuvent transformer l’épargne africaine en moteur du développement

Source: The Conversation – in French – By Florian Léon, Chargé de recherche, Fondation pour les Etudes et Recherches sur le Développement International (FERDI); Chercheur associé au CERDI (UMR UCA-CNRS-IRD), Université Clermont Auvergne (UCA)

Alors que l’Afrique dispose d’une épargne privée abondante mais largement informelle, son rôle dans le financement du développement reste limité. Dans cet entretien avec The Conversation Africa, le chercheur Florian Léon, auteur d’un récent rapport sur le sujet, explique comment les Caisses de dépôt peuvent capter et orienter ces ressources vers l’investissement productif, en complément des banques de développement. Il détaille les obstacles institutionnels, les réformes nécessaires et les pistes pour mobiliser l’épargne locale et celle de la diaspora.


Quel est le principal obstacle à la mobilisation de l’épargne privée pour financer le développement en Afrique ?

Il convient en premier lieu de distinguer, d’un côté, la question de la mobilisation de l’épargne privée et, de l’autre, son allocation vers le financement du développement. Les économies africaines ont un potentiel exploitable sur ces deux aspects.

D’une part, l’Afrique ne manque pas d’épargne. Les données de la Banque mondiale soulignent que la propension à épargner des ménages est plus ou moins la même en Afrique qu’ailleurs. En revanche, une part réduite de cette épargne est formalisée en Afrique. Les ménages ont tendance sur le continent à privilégier des supports d’épargne plus informels comme la thésaurisation.

Les raisons profondes de cette situation sont multiples, allant du coût pour épargner dans le systèmes bancaires (ouverture de compte) à un manque de confiance dans les banques. La conséquence est que cette épargne échappe au système financier et ne peut donc pas être utilisée pour financer les économies africaines.

D’autre part, l’épargne privée qui circule dans le système bancaire est peu utilisée pour le financement en Afrique. Les banques commerciales africaines sont souvent réticentes à accorder des prêts à de nouveaux clients. Cette situation peut s’expliquer par des facteurs multiples qui font que les intermédiaires financiers africains considèrent que prêter n’est pas rentable et/ou trop risqué.

Le défi est donc double pour l’Afrique : mobiliser davantage l’épargne et faire que le système financier utilise au mieux les ressources dont il dispose. Notre rapport met en évidence que si l’Afrique rattrapait son retard sur ces deux dimensions par rapport à la moyenne des pays en développement, il serait possible d’accroître les financements de 10 % du PIB par an.

En quoi les Caisses de dépôt se distinguent-elles des banques de développement dans l’investissement de long terme ?

Les banques (nationales) de développement et les Caisses de dépôt partagent une mission commune : financer le développement en acceptant de soutenir des projets de long terme structurants pour le pays.

Leurs différences tiennent à leur mode de fonctionnement. Les banques de développement empruntent à des taux réduits, sur les marchés ou à travers des emprunts auprès d’autres banques de développement (Banque mondiale, Banque africaine de développement), pour prêter à des conditions plus favorables que celles offertes par le marché (en termes de taux, durée ou montant).

Les Caisses de dépôt collectent des ressources privées de tiers (consignations, dépôts dont elles ont le monopole de la collecte voire centralisation d’une partie de l’épargne réglementée) et vont utiliser une partie de ces fonds pour investir dans des entreprises nationales à travers des prises de participation. Quelques Caisses de dépôt, notamment les plus importantes (France, Italie, Maroc), font également des prêts.

Autrement dit, les Caisses de dépôt permettent de capter une partie de l’épargne privée intérieure pour l’orienter vers des projets de développement, alors que les banques de développement ont surtout recours à des fonds empruntés, souvent extérieurs. Ces deux institutions en mobilisant des ressources et des outils de financement différents sont complémentaires. Il convient de noter que dans certains pays, les Caisses de dépôt font aussi office de banque nationale comme en France, en Italie, mais aussi en Mauritanie.

Quelles réformes prioritaires pourraient renforcer leur impact sur les économies nationales africaines ?

Les Caisses de dépôt africaines font face à une difficulté pour mobiliser les ressources qui leur sont dévolues comme les dépôts des professions juridiques ou les liquidités des systèmes de retraite. Ce manque de ressources pénalise leur capacité à devenir des acteurs du financement de l’économie. Pour remédier à ce problème, nous avons recommandé des actions à trois niveaux dans notre rapport.

Premièrement, il est primordial que les Caisses de dépôt puisse construire une relation de confiance avec les parties prenantes (État, dépositaires, institutions financières).

Cela implique d’avoir des bases légales solides et une gouvernance irréprochable. Il est aussi central que les Caisses soient plus transparentes afin de prouver que les fonds à leur disposition sont sécurisés et bien utilisés.

Deuxièmement, les Caisses doivent élargir la gamme de leurs ressources. L’action prioritaire consiste à s’assurer qu’elles disposent de manière effective des fonds dont l’État leur a légalement confiés la charge (ce qui n’est pas toujours le cas). Cette étape implique d’avoir une discussion franche avec les déposants et dépositaires de ces ressources et de bénéficier du soutien de l’État. Ensuite, les Caisses peuvent diversifier leurs ressources, notamment en développant des outils d’épargne réglementée.

Enfin, une fois que les Caisses de dépôt auront suffisamment de ressources, elles pourront agir comme un acteur du financement du développement. Néanmoins, il est important que les Caisses de dépôt comblent les lacunes actuelles plutôt qu’elles n’interviennent sur des créneaux déjà financés par les autres intermédiaires financiers. De plus, elles peuvent être un soutien au développement des systèmes financiers locaux en aidant au déploiement de certains segments (comme le « private equity » ou capital-investissement).

Comment mieux capter l’épargne informelle et celle de la diaspora pour financer le développement ?

Il n’y a pas de solution miracle pour mieux capter l’épargne informelle mais quelques enseignements peuvent être tirés des expériences passées. Les pays européens au XIXème siècle ont créé des solutions innovantes pour offrir des produits d’épargne aux « populations laborieuses ». A travers la possibilité d’avoir des supports d’épargne liquide, sûrs (garantis par l’Etat) et rémunérateurs, l’inclusion financière s’est fortement accrue.

Ces caractéristiques expliquent encore le succès de produits comme les livrets A en France ou les bonds postaux en Italie.

Les pays africains peuvent s’inspirer de ces expériences. Les modalités pratiques de mise en œuvre doivent être adaptées au contexte local, notamment pour cibler les personnes éloignées des centres urbains (par exemple, avec des solutions digitales ou des réseaux de monnaie mobile). Néanmoins, si de tels produits existaient et étaient accessibles, il est probable qu’ils seraient une marche importante pour formaliser davantage l’épargne.

La question de la mobilisation des fonds de la diaspora est un peu différente. Même si les sommes en jeu ne sont pas négligeables (l’épargne de la diaspora africaine représenterait près de 35 milliards de dollars selon une estimation récente) et qu’une partie de la diaspora est prête à investir dans son pays d’origine, mobiliser cette épargne est plus complexe pour diverses raisons. La diaspora peut être éclatée dans de nombreux pays et il faudra offrir une solution pour chacune en lien avec les exigences et l’offre existante dans le pays d’accueil.

Ensuite, il se pose des questions additionnelles comme la variation des taux de change dans la mesure où la diaspora utilise la devise de son pays d’accueil (par exemple, en dollars) mais son épargne se fera dans la devise du pays d’origine. Les sommes épargnées peuvent donc fondre en raison d’une dévalorisation de la devise du pays dans lequel les fonds sont épargnés.

Enfin, tous les membres de la diaspora n’attendent pas nécessairement le même type de produits, ce qui oblige à bien calibrer l’offre en fonction des besoins. Des projets existent pour mobiliser cette épargne, à l’image de DiasDev d’Expertise France pour accompagner plusieurs Caisses de dépôt africaines dans cet objectif. Néanmoins, le chemin est sans doute encore long pour en faire un des leviers du financement du développement.

The Conversation

Florian Léon works for the FERDI that receives funding from the Caisse des dépôts et consignations (France) to publish a report dedicated on the Caisse de dépôt model.

ref. Comment les Caisses de dépôt peuvent transformer l’épargne africaine en moteur du développement – https://theconversation.com/comment-les-caisses-de-depot-peuvent-transformer-lepargne-africaine-en-moteur-du-developpement-275863

Les barrages de castors aggravent-ils vraiment les inondations ?

Source: The Conversation – in French – By Pascale Biron, Professeure titulaire, Département de géographie, urbanisme et environnement, Concordia University

Les barrages de castors sont souvent perçus comme une menace pour les biens humains, notamment lors de crues exceptionnelles. Pourtant, les analyses scientifiques montrent que leur impact réel sur les inondations en aval est beaucoup moins important que ne le suggèrent certaines décisions judiciaires.


Les castors (Castor canadensis) sont reconnus comme des ingénieurs clés de l’écosystème, leurs barrages influençant l’hydrologie et la géomorphologie des cours d’eau.

Il existe un consensus scientifique sur l’impact positif des barrages de castors, par exemple en créant des milieux humides à l’échelle du paysage, en augmentant la biodiversité et en générant une hétérogénéité bénéfique pour de nombreuses espèces. Toutefois, lors de précipitations extrêmes, les barrages de castors sont rapidement accusés d’aggraver les inondations en aval lorsqu’ils cèdent.

Je me suis intéressée, avec mes collègues, au sujet des castors dans le cadre du congrès international Wood in World Rivers 5 qui s’est tenu à Gaspé en juin 2024, et qui a mené à la publication d’un article dans la revue Earth Surface Processes and Landforms.

Des conséquences réelles

Deux épisodes d’inondation attribués à des barrages de castors se sont produits à Port-au-Persil, dans la région de Charlevoix, au Québec, à la suite des fortes précipitations liées au passage de l’ouragan Katrina en 2005 et Irène en 2011.

En 2008 et 2017, la Cour supérieure du Québec la Cour supérieure du Québec a condamné la MRC de Charlevoix-Est à verser plus d’un million de dollars aux propriétaires d’un gîte à Port-au-Persil, estimant que des barrages de castors situés en amont avaient contribué aux dommages subis lors de fortes crues. En 2017, les deux parties avaient présenté des experts aux avis opposés : les demandeurs affirmaient que la destruction du barrage aurait empêché les inondations, tandis que la défense soutenait que la rivière aurait débordé malgré tout.

Le juge a donné raison aux demandeurs, considérant que la MRC connaissait le danger potentiel des barrages et avait l’obligation légale d’intervenir pour éviter les risques d’inondation, conformément à l’article 105 de la Loi sur les compétences municipales.

Cet article stipule que « toute municipalité régionale de comté doit réaliser les travaux requis pour rétablir l’écoulement normal des eaux d’un cours d’eau lorsqu’elle est informée de la présence d’une obstruction qui menace la sécurité des personnes ou des biens ». Le bois mort et les barrages de castor constituent une « obstruction » aux yeux de cette loi.




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En somme, comme les barrages de castors constituent une menace, ils devraient être détruits à titre préventif. Mais quelles preuves scientifiques étayent ces affirmations ?

Il existe des outils de modélisation qui permettent de bien comprendre les répercussions en aval des ruptures de barrages anthropiques, comme ceux appartenant à Hydro-Québec, par exemple. Ce sont précisément ces outils de modélisation hydraulique que l’ingénieur engagé par la MRC, Jean Gauthier, a utilisés dans son rapport soumis au Tribunal. L’expert était présent au deuxième procès, en 2017.

Une nouvelle simulation

Comme le juge a remis en question son estimation du volume d’eau en amont du barrage, nous avons décidé de contacter M. Gauthier pour lui demander de refaire des simulations numériques à l’aide des outils et des données les plus récents.

Pour évaluer l’impact du barrage de castor sur le niveau d’eau au pont du Chemin Port-au-Persil, nous avons utilisé un modèle simulant la crue résultant des précipitations d’août 2011.

Nous avons réalisé des simulations avec et sans rupture du barrage. Pour évaluer le scénario le plus défavorable, nous avons supposé que le barrage se rompait au moment où la crue est la plus forte. Nous avons également considéré que la brèche (l’ouverture créée dans le barrage) se formait en seulement 10 minutes – un délai très court, comparable à celui d’un barrage en béton – afin de mesurer l’impact maximal possible en aval.


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Le juge ayant remis en question l’estimation du volume d’eau derrière le barrage, celui-ci a été volontairement augmenté pour tester un scénario extrême. Il a été multiplié par quatre (10 000 m3) par rapport au volume initialement estimé sur le terrain (2 500 m3). Enfin, une hauteur de barrage supérieure de 1 m à celle mesurée sur le terrain (3,15 m au lieu de 2,15 m) a également été testée.

Les résultats de notre modélisation indiquent que même avec un volume d’eau quadruplé, l’impact sur le niveau d’eau au pont reste très faible, ce qui confirme que les dommages causés au gîte ne peuvent être attribués à la rupture du barrage de castor. Les simulations soulignent en outre que c’est la hauteur du barrage, plutôt que son volume de rétention, qui contrôle la propagation des ondes de crue en aval.

En réalité, d’autres phénomènes naturels en lien avec les crues torrentielles survenues, comme les glissements de terrain, le transport de sédiments et de bois découlant de l’érosion du lit et des berges (observés le long de la rivière Port-au-Persil en 2011) sont probablement responsables des dommages observés lors des grandes inondations de 2005 et 2011.

De plus, l’étroitesse du pont du chemin de Port-au-Persil pourrait avoir contribué aux dommages causés par les inondations. Ce pont a été reconstruit en 2023.




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L’importance des évaluations rigoureuses

Nos conclusions remettent en question la perception négative des barrages de castors et soulignent l’importance d’évaluations scientifiques rigoureuses dans les affaires de responsabilité civile liées aux inondations.

Les implications juridiques de l’article 105 de la Loi sur les compétences municipales du Québec, ainsi que la jurisprudence liée aux évènements de Port-au-Persil qui tient les MRC responsables des dommages causés par les inondations dues à des « obstructions » dans les rivières, créent un risque de démolition généralisée des barrages de castors.

Il faudrait plutôt préconiser des pratiques de gestion fondées sur des preuves et la sensibilisation du public afin de reconnaître les avantages écologiques des castors tout en répondant aux préoccupations liées aux risques d’inondation qu’ils représentent.

La Conversation Canada

Pascale Biron a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG)

Maxime Boivin est cotitulaire de la chaire de recherche sur les espèces aquatiques exploitées (CREAE) et membre au Centre de recherche sur la Boréalie (CREB). Il a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG).

Thomas Buffin-Bélanger a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG)

ref. Les barrages de castors aggravent-ils vraiment les inondations ? – https://theconversation.com/les-barrages-de-castors-aggravent-ils-vraiment-les-inondations-276141

Avalanches meurtrières : pourquoi les skieurs sous-estiment les risques, malgré les avertissements

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Dimanche, Professor and former Director (2015-2025), Ted Rogers School of Hospitality and Tourism Management, Toronto Metropolitan University

« La montagne n’est ni juste, ni injuste. Elle est dangereuse », disait le grand alpiniste italien, Reinhold Messner. Cette année encore, la montagne lui donne raison. Les conditions climatiques ont favorisé des avalanches meurtrières, notamment à Lake Tahoe, en Californie, mais aussi dans les Alpes.


Selon les chiffres du Système national d’Observation de la Sécurité en Montagne (SNOSM), les décès par accident sur les domaines skiables en France s’élevaient entre 8 et 14 par an, selon les années.

Cette année, en février, nous avons déjà largement dépassé ces moyennes. Malgré les progrès réalisés pour prévenir les avalanches – dont la gestion est depuis 2018 inscrite par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité – elles continuent de faire des victimes.

La situation, particulièrement dramatique cette année, s’explique par la structure instable du manteau neigeux, mais aussi par une mauvaise compréhension des risques perçus par certains skieurs et surfeurs, qui, souvent, déclenchent eux-mêmes les avalanches.




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La fascination du hors-piste : liberté, poudreuse et adrénaline

Chaque hiver, des skieurs se lancent hors des pistes balisées, parfois au péril de leur vie. Ces personnes ne sont pas toutes inconscientes ou débutantes dans cette pratique : certaines sont expérimentées, bien équipées de matériel de survie (détecteur de victime d’avalanche ou DVA, pelle, et sonde), et connaissent les dangers. Pourtant, elles décident malgré tout de s’aventurer hors-piste.

Alors, pourquoi skier hors-piste malgré les dangers et les recommandations des professionnels ? Le ski hors-piste fascine, que ce soit en station ou en ski de randonnée bien au-delà des pistes. En effet, il représente le plaisir, la liberté, et l’aventure, dans des sites d’une grande beauté. La poudreuse, aussi appelée pow ou peuf, est dans les rêves de tous les amateurs de glisse : elle offre des sensations rares, exaltantes et recherchées. Elle procure un plaisir intense pour qui sait la maîtriser… et elle peut rendre accro.

Mais le risque est invariablement présent en montagne. On définit souvent le risque par deux critères : (1) la probabilité que quelque chose de néfaste se produise, et (2) la gravité des conséquences. On peut évaluer ces critères rationnellement, avec de l’information fournie par sa propre expérience, ou par les bulletins d’estimation du risque d’avalanche (BERA). Mais la compréhension des risques n’est pas simple.

Pourquoi prenons-nous des risques en montagne ?

Lorsqu’une couche de neige fraîche recouvre les pentes, elle agit comme les sirènes d’Homère, ensorcelant le skieur et l’attirant vers une zone dangereuse et parfois fatale. Mais pourquoi prendre des risques qui peuvent être funestes ? Les chercheurs en psychologie, en sociologie et en neurosciences ont tenté de répondre à cette question et plusieurs théories permettent de comprendre ce comportement.

L’envie de sensations fortes. La première explication vient de la psychologie de la personnalité. Certains ont un besoin plus fort que d’autres de vivre des expériences intenses. On appelle cela la recherche de sensations fortes (ou sensation seeking en anglais). Cette quête de sensations fortes mène à la prise de risque. On peut bien sûr associer à cela la recherche de plaisir dans l’activité.

L’illusion de la maîtrise. Les skieurs expérimentés développent souvent une illusion de maîtrise : ils connaissent le terrain, ils ont déjà skié en poudreuse, et ils ont confiance dans leur matériel, le trio indispensable de secours. Or, les avalanches sont des phénomènes complexes où même une faible erreur d’appréciation peut être fatale. Le danger est d’autant plus grand que la confiance est élevée. De plus, se munir d’un DVA, d’une pelle et d’une sonde (et éventuellement d’un sac à dos airbag) n’empêche pas l’avalanche de se produire. Elle surprend même les guides et moniteurs de ski.

L’influence des réseaux sociaux et de la culture du freeride. Le rôle des réseaux sociaux est devenu important dans la popularisation du hors-piste. Des vidéos montrant des descentes spectaculaires dans de la neige fraîche attirent de nombreux amateurs vers des zones non sécurisées et parfois dangereuses. D’après un article américain, les messages et vidéos incitent des personnes sans expérience à suivre des itinéraires dangereux, entraînant une augmentation des interventions de secours.

Les contenus générés par les utilisateurs peuvent créer une perception biaisée des risques : les vidéos et photos spectaculaires et les commentaires de skieurs suggèrent que l’aventure hors-piste est accessible à tous, sans insister suffisamment sur la nécessité d’une formation adéquate, d’un équipement adapté, et d’une connaissance avancée des conditions nivologiques locales.

Sous-estimation du danger et heuristiques cognitives (raccourcis mentaux). Les chercheurs qui étudient le comportement des victimes d’accidents d’avalanche soulignent des biais psychologiques dans la prise de décision. Par exemple, la familiarité avec une pente ou un accès facile peut amener un skieur à sous-estimer le danger d’un itinéraire simplement parce qu’il a déjà skié au même endroit sans incident ou parce qu’il y a déjà des traces de descente. Cette tendance à atténuer la perception du risque, même lorsque les conditions d’enneigement ou météorologiques changent, explique souvent pourquoi certains skieurs s’aventurent hors-piste sans évaluer correctement le danger.

Dynamiques sociales et culturelles. Les dynamiques de groupe jouent aussi un rôle clé. La pression des pairs et le désir de ne pas être perçu comme peureux jouent souvent dans la prise de risque. Ainsi, des décisions dangereuses peuvent être prises collectivement, mais sans réel débat. Aussi, montrer ses compétences à descendre une belle pente de neige engendre de la reconnaissance parmi ses pairs et incite à la prise de risque.

Cerveau et dopamine. Les neurosciences montrent que l’attrait du risque a aussi une explication biologique. Le cerveau est programmé pour rechercher la récompense, et quand on prend un risque sans conséquences néfastes, le cerveau libère de la dopamine, ce qui procure un intense plaisir, et peut expliquer l’exposition au danger. Ainsi, le freerider devient accro à cette émotion et recommence pour retrouver ce plaisir, en laissant au second plan une analyse rationnelle du risque et de ses répercussions.




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Mieux comprendre pour mieux prévenir

Les skieurs ne sont pas tous inconscients. Leurs choix s’expliquent par un ensemble de facteurs psychologiques, sociaux, et biologiques. Mais leurs actions mènent parfois à des tragédies. Comprendre ces mécanismes ne sert pas à juger, mais à mieux prévenir.

Mieux informer sur les risques, adapter les campagnes de sensibilisation, exiger le port d’un équipement de sécurité et ouvrir le débat sur la gratuité des secours en montagne constituent des pistes possibles. Plutôt qu’interdire l’accès à cet espace de liberté qu’est la montagne, il s’agit sans doute de renforcer une culture du renoncement et de la responsabilité.

La Conversation Canada

Frédéric Dimanche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Avalanches meurtrières : pourquoi les skieurs sous-estiment les risques, malgré les avertissements – https://theconversation.com/avalanches-meurtrieres-pourquoi-les-skieurs-sous-estiment-les-risques-malgre-les-avertissements-274785

Chiens de race : l’esthétique peut-elle justifier la souffrance ?

Source: The Conversation – in French – By Valérie Chansigaud, Historienne des sciences et de l’environnement, chercheuse associée au laboratoire Sphère (Paris Cité – CNRS), Université Paris Cité

Un bouledogue français, un cavalier King Charles Spaniel, un chat sans poil sphynx, un teckel à poil ras. Greggabet photographie caudry / Cavalier King Charles Spaniels / Dmitry Makeev / Dalila Dalprat Sousa Santos , CC BY

Afin de limiter la souffrance animale, la Commission européenne tâche de poser des limites à la sélection génétique des races de chiens et chats aux traits extrêmes. Si cette avancée demeure inédite, elle réagit à un phénomène tout sauf nouveau : l’obsession de l’homme pour l’apparence des animaux domestiques.


La Conseil et le Parlement européen ont récemment adopté une accord provisoire visant à encadrer plus strictement l’élevage des chiens et des chats, en interdisant notamment la reproduction et la mise en avant d’animaux présentant des « formes extrêmes ».

Sont particulièrement concernées certaines morphologies associées à des troubles graves et durables, comme les chiens au museau écrasé, chez lesquels les difficultés respiratoires, l’intolérance à l’effort ou les problèmes locomoteurs sont désormais bien documentés.

Cette évolution réglementaire répond à des alertes répétées du monde vétérinaire et à une sensibilité croissante de l’opinion publique à la souffrance animale. Elle s’inscrit également dans une longue histoire de la place démesurée accordée par les sociétés humaines à l’apparence des animaux domestiques et à leur volonté de la façonner.

Sélectionner l’apparence : une pratique ancienne aux usages multiples

Il est impossible de dater précisément le moment où les humains auraient commencé à sélectionner des animaux sur des critères esthétiques. Bien avant l’existence des « races » au sens moderne (un phénomène qui émerge au XIXe siècle), des animaux étaient déjà choisis en fonction de leur sexe, de leur âge, de leur couleur ou de leur conformation. Dans de nombreuses sociétés anciennes, les animaux destinés au sacrifice devaient ainsi répondre à des critères précis d’apparence et d’intégrité corporelle : dans les cultes grecs et romains, seuls des animaux « sans défaut » étaient admis devant les divinités ; en Chine, sous la dynastie Zhou, les sacrifices royaux exigeaient également des bêtes jugées parfaites, tant extérieurement qu’intérieurement.

Autrement dit, la sélection sur l’apparence est probablement aussi ancienne que la domestication elle-même. Elle n’était jamais isolée : elle s’entremêlait à des critères religieux, sociaux, économiques ou politiques, par exemple lorsque le pouvoir politique affirme sa puissance en imposant des animaux sacrificiels répondant à des normes précises.

Ce qui change à l’époque contemporaine, c’est que l’apparence peut devenir, dans certains cas, le critère central, voire exclusif, de la création des races. Posséder un chien de race peut ainsi marquer un rang, une appartenance sociale ou un certain rapport au monde, comme d’autres animaux ont pu, à différentes époques, signaler le prestige ou le pouvoir de leur propriétaire, à commencer par le cheval, mais aussi certains chiens de chasse.

Une préoccupation tardive pour la santé et le bien-être

Les races modernes émergent au XIXe siècle, dans un contexte marqué par le goût pour la classification, la hiérarchisation et la distinction sociale fondée sur la notion de race. Cette passion pour les lignées « pures » n’est pas sans lien avec les cadres intellectuels qui, à la même époque, voient se développer les théories raciales appliquées aux humains.

Photographies de l’exposition canine, au jardin des Tuileries en mai 1898
Photographies de l’exposition canine, au jardin des Tuileries en mai 1898.
Jules Beau/Gallica BNF, Fourni par l’auteur

Pendant longtemps, les effets de la sélection ont été évalués presque exclusivement à l’aune de la productivité, de l’efficacité ou de la conformité à un standard. La souffrance animale était connue, mais largement tolérée, considérée comme secondaire, voire inévitable. Les pratiques vétérinaires elles-mêmes en témoignent : pendant une longue période, des interventions lourdes ont été pratiquées sans anesthésie, comme la stérilisation des chiennes.

D’autres gestes, aujourd’hui reconnus comme inutiles et douloureux, étaient également courants : on sectionnait par exemple le frein de la langue chez les chiens, dans l’idée erronée de prévenir la rage.

Ces pratiques témoignent d’un rapport au corps animal dans lequel la souffrance était largement ignorée, par indifférence plus que par méconnaissance.

Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du XXe siècle que la douleur chronique, la qualité de vie ou la santé à long terme des animaux commencent à être pensées comme des problèmes en tant que tels. Les inquiétudes actuelles concernant les chiens aux morphologies extrêmes – difficultés respiratoires, troubles locomoteurs, intolérance à l’effort – s’inscrivent pleinement dans cette histoire récente de la sensibilité au bien-être animal.

Des chats qui ont longtemps échappé à cette logique

La récente réglementation européenne semble concerner plus directement les chiens que les chats, et cette impression correspond à une réalité historique, biologique et sociologique. En France comme dans de nombreux pays européens, les chiens de race sont proportionnellement plus nombreux que les chats de race. Cette différence s’explique en grande partie par l’histoire de l’élevage.

L’intérêt pour les races de chiens est ancien et structurant. La sélection de types morphologiques spécifiques devient l’un des moteurs centraux de l’élevage canin au XIXe siècle, en systématisant et en normant des pratiques bien plus anciennes de différenciation fonctionnelle. Dès l’Antiquité, certains chiens sont ainsi recherchés pour des usages guerriers ou de combat, en fonction de leur taille, de leur puissance ou de leur agressivité.

Ce type de sélection n’est d’ailleurs pas propre aux chiens : chez les gallinacés, des individus ont été privilégiés très tôt pour des usages non alimentaires, notamment pour le combat de coqs ou comme animaux d’ornement, bien avant que ne s’impose une sélection orientée vers la production de chair ou d’œufs.

À l’inverse, les chats ont longtemps échappé à cette logique. Les premiers concours félins du XIXe siècle récompensaient des individus – souvent des chats de gouttière – et non des représentants de races qui n’étaient pas encore standardisées. Le chat est resté plus longtemps un animal ordinaire, moins soumis aux impératifs de sélection morphologique.

Exposition féline à la salle Wagram en 1934
Exposition féline à la salle Wagram en 1934.
Gallica/BNF

Quels chiens demain ?

Populaires sur les réseaux sociaux, les Pomskys sont issus de croisements entre des Huskys sibériens et de spitz-nains
Populaires sur les réseaux sociaux, les Pomskys sont issus de croisements entre des Huskys sibériens et de spitz-nains.
GJH-hoond, CC BY

Les croisements récents, comme le pomsky (issu de croisement entre le husky sibérien et le spitz-nain), témoignent aujourd’hui d’une forte demande pour des animaux perçus comme originaux et attendrissants, mais sont surtout emblématiques d’un effet de mode.

Le choix de ces chiens relève moins d’une réflexion sur leurs besoins ou leur santé que d’une logique de distinction : on choisit un chien comme on choisirait une paire de chaussures, parce qu’il flatte l’ego de son propriétaire et signale une position sociale. Dénoncées depuis longtemps par les vétérinaires, qui constatent au quotidien les conséquences de la sélection de morphologies extrêmes, ces pratiques pourraient être freinées par la nouvelle réglementation européenne, en rappelant clairement que tout croisement n’est pas acceptable dès lors qu’il compromet la santé ou le bien-être des animaux concernés.

Prédire à quoi ressembleront les chiens du futur reste toutefois hasardeux. L’histoire montre que les avancées en matière de protection animale ne sont ni linéaires ni irréversibles. L’émergence d’idéologies brutales ou violentes pourrait très bien conduire à un recul de la prise en compte de la souffrance animale. L’interdiction des formes extrêmes révèle ainsi une tension ancienne entre la vanité des désirs humains parfois cruels et la nécessité d’établir des règles morales pour en limiter les effets – un débat aussi vieux que la philosophie elle-même.

Cette réflexion trouve un écho particulier dans certaines initiatives muséales récentes. L’exposition Domestique-moi si tu peux, présentée au Muséum de Toulouse, propose ainsi de revisiter l’histoire longue de la domestication en montrant qu’il ne s’agit pas d’un phénomène « naturel » et qu’elle est façonnée par des choix humains parfois irrationnels. Elle met surtout en évidence la place centrale de la domestication dans la construction des cultures humaines, la sélection artificielle ayant pour objectif principal de rendre des organismes vivants – animaux comme végétaux – compatibles avec les modes de vie et les besoins humains.


L’exposition Domestique-moi si tu peux retrace l’histoire des domestications animales et végétales, leur histoire et leurs conséquences sur la biodiversité. On peut la visiter jusqu’au 5 juillet 2026 au Muséum de Toulouse. L’historienne Valérie Chansigaud en a été la commissaire scientifique.


The Conversation

Valérie Chansigaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Chiens de race : l’esthétique peut-elle justifier la souffrance ? – https://theconversation.com/chiens-de-race-lesthetique-peut-elle-justifier-la-souffrance-275835

Le « rôle prophétique » de l’Église catholique face à la crise en RDC : fake news, polarisation et controverses

Source: The Conversation – in French – By Annélie Delescluse, Socio-anthropologue, FNRS/Université de Liège, Université de Liège

Monseigneur Fulgence Muteba (au centre, en soutane blanche) lors d’une visite au monastère du Carmel de l’Épiphanie, Lubumbashi, le 18 janvier 2025.
Compte Facebook de l’Archidiocèse de Lubumbashi

Le 24 décembre 2025, lors de la messe de minuit, l’archevêque de Lubumbashi (le chef-lieu de la province du Haut-Katanga, au sud-est de la République démocratique du Congo) a prononcé une homélie à teneur très politique, comprenant des reproches véhéments à l’encontre du gouvernement de Kinshasa. Peu après, une fake news annonçant sa suspension s’est propagée sur les réseaux sociaux. Cet épisode en dit long à la fois sur le clivage Est-Ouest dans le pays, sur les tensions entre le gouvernement et l’Église catholique, et sur l’impact que les réseaux sociaux ont aujourd’hui sur la société congolaise.


Cet article a été co-écrit avec Marcel Ngandu Mutombo. Professeur d’histoire à l’Université de Lubumbashi, ses travaux portent principalement sur la vie sociale, les mouvements sociaux et les relations intercommunautaires au Katanga, thématiques auxquelles il a consacré plusieurs ouvrages.

En République démocratique du Congo, les relations entre l’Église et la politique ont été de longue date marquées par une tension permanente entre collaboration et confrontation, de la période coloniale où l’Église accompagnait l’État, au régime autoritaire de Mobutu Sese Seko où elle est devenue une voix critique, jusqu’aux crises récentes sous Joseph Kabila, où elle s’est imposée comme médiatrice et autorité morale influente dans le débat démocratique. Aujourd’hui, les Églises catholiques et protestantes proposent une initiative controversée qui permettrait de mettre fin à la guerre qui déchire le pays depuis plus de trente ans tout en refondant le lien social et politique en RDC.

Le 13 janvier 2026, un post intitulé « Séisme au sein de l’Église catholique (RDC) » circule sur les réseaux sociaux congolais. Le message annonce la suspension de Mgr Fulgence Muteba, président de la Conférence nationale épiscopale du Congo (CENCO), une institution religieuse qui joue un rôle crucial en RDC comme autorité morale et spirituelle, mais aussi comme médiatrice lors des crises politiques.

Le lendemain, l’archidiocèse de Lubumbashi publie un communiqué dénonçant cette fausse information, appelant les fidèles à pardonner aux « frères égarés qui ne comprendraient pas le fonctionnement de l’Église catholique, ni ses structures institutionnelles » alors que « le pays s’efforce de trouver des voies de sortie de crise ».

Rappelons que les récents accords signés à Doha en novembre 2025 et à Washington en décembre de la même année n’ont réussi ni à faire taire les armes ni à mettre un terme à l’occupation des villes de Goma et de Bukavu par la rébellion (coalition entre l’AFC/M23 et l’armée rwandaise).

Or cette fake news survient moins d’un mois après une polémique suscitée par l’homélie prononcée par l’archevêque métropolitain lors de la messe de la nuit de Noël dans la cathédrale de Lubumbashi. Elle est à relier de façon plus globale aux différentes controverses autour du « Pacte social pour la paix et le bien vivre ensemble » mis en place par la CENCO et l’Église du Christ au Congo (ECC). Comment ce pacte est-il perçu par les membres du clergé et par les fidèles catholiques ? Et que révèlent ces polémiques sur l’institution et sur la bataille de l’information qui se déroule au sein dans la société congolaise ?

La messe de Noël

Dans son homélie du 24 décembre, Mgr Muteba peint un tableau sombre de l’état du pays, en proie au pillage de ses ressources. Il cite ces propos du Pape François, tenus en 2023 : « Retirez vos mains de la République démocratique du Congo ! Retirez vos mains de l’Afrique ! Arrêtez d’étouffer l’Afrique, ce n’est pas une mine à dépouiller ou un terrain à piller ! »

Enfin, il interpelle les fidèles sur les accords signés entre Kinshasa et les États-Unis, leur demandant s’ils savent que ces derniers ont été signés pour une durée de 99 ans :

« Il est inimaginable de gager ou de brader les minerais de toute une nation pour sauver un régime ou un système politique. De toute évidence, cela revient à sacrifier le développement de la population et à confisquer le bonheur des générations à venir. »

À la fin de l’homélie, quelques applaudissements se font entendre, mais l’atmosphère s’est alourdie. Le lendemain, les réactions des fidèles sont mitigées. Sur WhatsApp, les critiques fusent : « C’est pas une homélie de Noël ça » ; « Déjà, la cathédrale n’était pas pleine » ; « Les gens ne le supportent plus » ; « Hier, il n’était pas du tout dans la célébration… à part sa haine ».

Interrogés sur le parvis de l’église, d’autres voix défendent l’archevêque, qui aurait eu le courage de dire la vérité. Pour Kevin (33 ans, servant de messe), ceux qui critiquent l’archevêque sont des fanatiques du parti présidentiel (affiliés ou sympathisants de l’Union pour la démocratie et le progrès social, l’UDPS). Il dénonce la mauvaise gestion du pays – une critique du régime qui prend une coloration particulière dans l’ex-province du Katanga, fief des principaux opposants au régime.

De plus, l’homélie survient dans un contexte de fortes tensions dans la ville minière de Kolwezi (manifestations, affrontements violents, morts) suite à une décision administrative limitant l’accès des mineurs artisanaux aux marchés de traitement et de vente. Parallèlement à ce climat d’insécurité sociale, des accusations, soupçons et procédures judiciaires qui portent sur des enrichissements illicites dans les carrés miniers de la région pèsent sur des proches du président Félix Tshisekedi.

Deux jours après l’homélie, le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya parle de « contre-vérités » au sujet de la durée du contrat signé et verse lui aussi dans le registre spirituel en citant le verset biblique d’Éphésiens 4 :25 : « Renoncez au mensonge, et que chacun de vous parle selon la vérité à son prochain. »

Mgr Muteba représente une génération d’évêques congolais hautement formés, combinant rigueur académique en théologie morale et engagement pastoral dans la sphère publique, dans la continuité de la tradition d’intervention sociale de l’Église catholique en RDC. Depuis qu’il est archevêque de Lubumbashi, il influence fortement l’espace politique local en dénonçant la gestion des ressources minières et la pauvreté du peuple katangais, malgré la richesse de son sous-sol.

Interviewé en juillet 2025, il relie directement une tentative d’enlèvement de la garde républicaine dont il a été victime en 2023 à l’initiative de réconciliation qu’il avait initiée en 2022 entre Moïse Katumbi et Joseph Kabila, les deux poids lourds politiques de la région.

Devant la cathédrale de Lubumbashi, le 24 décembre 2025.
A. Delescluse, Fourni par l’auteur

Dans un contexte de migrations internes et de tensions communautaires, l’Église locale avait fait du « vivre ensemble » un axe pastoral central (le thème de l’année liturgique 2021-2022) en organisant un Forum sur la réconciliation entre les Katangais et un Colloque sur le vivre ensemble. Pour les Lushois (habitants de Lubumbashi) interrogés, la première initiative était la bienvenue afin de réconcilier les Katangais fragilisés par le redécoupage territorial et la fin de l’unité administrative du Katanga.

L’ascendance morale de l’Église sur la société congolaise lui donnerait la légitimité de traiter des affaires publiques : c’est le « rôle prophétique » de l’Église catholique, une expression régulièrement utilisée par les fidèles.

Le Pacte social

Cette orientation dite prophétique s’est prolongée à l’échelle nationale et régionale avec le lancement, début 2025, du Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble en RDC et dans les Grands Lacs, porté conjointement par les Églises catholique et protestante, dans un contexte de recrudescence du conflit en Ituri et dans les Kivus.

Cette initiative propose un dialogue inclusif avec la rébellion armée, les forces politiques et celles issues de la société civile pour trouver une sortie de crise et réformer l’État congolais. Mais en dépit de sa bonne réception à l’international (ONG internationales de paix et de médiation, chancelleries occidentales et milieux diplomatiques) et de l’espoir qu’elle a suscité au sein de la société civile congolaise, notamment dans les Kivus, elle ne fait pas forcément l’unanimité.

Ces divergences ne sont pas perceptibles au niveau du clergé local de Lubumbashi. Les prêtres et religieuses interrogés disent avoir été informés en amont, avoir prié pour sa bonne réalisation et ne pas être surpris des consultations menées à Goma ou à Kigali. L’argument est pragmatique : le pays étant acculé militairement, il n’y aurait pas d’autre solution que d’ouvrir des canaux de négociation pour arrêter l’effusion de sang. Cette position coïncide avec celles d’une partie de l’opinion internationale et de plusieurs figures de l’opposition.

Au niveau de la société civile, la première critique est liée à l’ingérence politique. Des voix questionnent l’efficacité de l’initiative et soupçonnent les évêques d’avoir un agenda politique caché. Des désaccords s’expriment sur le financement du Pacte social et sur les voyages de ses membres. Certains minimisent les soutiens extérieurs et insistent sur l’esprit du projet, tandis que d’autres rappellent que l’origine des appuis (y compris rwandais) est devenue un point de contestation majeur.

La lecture de la guerre est elle-même polarisée : des enquêtés relativisent les violences des rebelles en opposant leurs pratiques à celles des milices alliées aux Forces armées de la République démocratique du Congo, voire décrivent l’occupation comme productrice d’« ordre ». À l’inverse, d’autres jugent la démarche du Pacte social incompréhensible si elle passe par Kigali : ils y voient une normalisation de l’agresseur présumé et une contradiction avec les appels pontificaux à « ôter les mains du Congo ».

Si à l’époque de Kabila, les évêques engagés dans la contestation et la médiation étaient qualifiés d’« extrémistes » ou d’« opposants », l’Église ayant joué un rôle majeur dans la mobilisation pour lui faire quitter le pouvoir en 2018, un pas a été encore franchi : sous Tshisekedi, ces derniers sont qualifiés de « traîtres », de « rebelles » et même de « diables en soutane » tandis que des images circulent sur les réseaux sociaux pour nourrir la polémique (poignée de main entre Mgr Muteba et Paul Kagame, sourire et bénédiction de Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) devenu leader du mouvement rebelle AFC/M23).

Une des explications avancées par les sympathisants du pouvoir de Kinshasa aux critiques formulées à leur encontre par les hommes d’église est la décision, prise en 2019, de rendre l’enseignement primaire gratuit, ce qui aurait provoqué une perte financière pour l’Église catholique. Une autre est le tribalisme. Serge (42 ans, avocat) a quitté l’Église lorsque l’initiative du Pacte Social a été présentée aux fidèles :

« L’archevêque est dans une posture d’un homme politique, il est plus politique que religieux. Il est membre de l’opposition radicale contre le pouvoir en place. Le mal est dans l’Église. »

Pour ce dernier, l’opinion de l’archevêque est façonnée par la haine tribale et non portée par des raisons objectives vis-à-vis de l’appareil d’État congolais. Il fait ici référence à la tension entre Katangais et Kasaïens qui se trouve réactivée par l’élection d’un président kasaïen en 2018 et par l’arrivée massive des migrants kasaïens dans les 4 provinces de l’ex-Katanga.

Comme une bonne partie de la classe politique affiliée à l’UDPS, ce témoin qualifie les Katangais de traîtres acquis au gouvernement rwandais. Deux prêtres congolais interrogés en France soupçonnent certains évêques d’avoir été corrompus par les membres de la rébellion politico-militaire. Pour d’autres, la raison du soutien plus ou moins avoué de membres de la CENCO à la rébellion n’est pas économique mais plutôt morale ou idéologique. Benoît (68 ans, professeur) estime ainsi que « le Rwanda domine psychologiquement beaucoup de personnes parmi les élites congolaises ».

Ceux qui ne sont pas corrompus « pêcheraient » par naïveté et par soif du pouvoir, plusieurs d’entre eux avouant aimer la politique ou avoir hésité entre la vocation religieuse et une carrière politique ou militaire. Un autre fidèle laisse entendre que dans le contexte de redécoupage territorial et de perte de l’unité administrative et de l’identité katangaise, Mgr Muteba cherche à devenir le leader qu’ont pu incarner autrefois Gabriel Kyungu wa Kumwanza (mort en 2021) ou Moïse Katumbi, aujourd’hui en exil.

Une tension palpable

Que retenir de ces polémiques ? Sur le continent africain, l’Église catholique a souvent joué un rôle de médiation clé en période de stabilisation ou de guerre, de crise post-électorale ou encore lors des tensions post-apartheid en Afrique du Sud. Dans différents contextes, les initiatives du clerge étaient souvent ciblées et acceptées par les parties, voire mandatées par le gouvernement. En RDC, la crise est politique, sociale et institutionnelle, donc plus diffuse – et l’ambition du Pacte ECC-CENCO est très large, ce qui fait à la fois sa force et sa principale fragilité.

Ces controverses révèlent toutefois deux dynamiques majeures. D’un côté, une polarisation de l’opinion publique entre deux camps supposés : les pro-régime qui se qualifient de patriotes, et ceux soupçonnés d’être pro-M23-Rwanda. À Lubumbashi, ce clivage s’observe parmi les fidèles catholiques et revêt une coloration ethnico-régionale entre Kasaiens et Katangais. De l’autre, la désinformation comme arme politique.

En RDC comme ailleurs, la guerre n’est pas seulement militaire ; elle est aussi informationnelle, et les réseaux sociaux sont devenus le principal champ de bataille politique. L’absence de contrôle des énoncés diffusés sur WhatsApp pose, à cet égard, une question centrale, les agences de fact-checking congolaises se concentrant davantage sur les contenus diffusés sur TikTok et Instagram.

The Conversation

Annélie Delescluse ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le « rôle prophétique » de l’Église catholique face à la crise en RDC : fake news, polarisation et controverses – https://theconversation.com/le-role-prophetique-de-leglise-catholique-face-a-la-crise-en-rdc-fake-news-polarisation-et-controverses-276455

Un singe star du Net, sa peluche et une expérience vieille de 70 ans : ce que Punch nous dit de la théorie de l’attachement

Source: The Conversation – in French – By Mark Nielsen, Associate Professor, School of Psychology, The University of Queensland

La vidéo d’un petit singe blotti contre une peluche a ému la planète. Derrière l’émotion, elle rappelle une leçon majeure de la psychologie : on ne grandit pas seulement avec de la nourriture, mais avec du lien.


Sa quête de réconfort a ému des millions d’internautes. Punch, un bébé macaque, est devenu une célébrité d’Internet. Abandonné par sa mère et rejeté par le reste de son groupe, il s’est vu offrir par les soigneurs du zoo municipal d’Ichikawa, au Japon, une peluche d’orang-outan pour lui servir de mère de substitution. Les vidéos le montrant agrippé au jouet ont depuis fait le tour du monde.

Mais l’attachement de Punch à son compagnon inanimé ne se résume pas à une vidéo bouleversante. Il renvoie aussi à l’histoire d’une célèbre série d’expériences en psychologie, menées dans les années 1950 par le chercheur américain Harry Harlow.

Les résultats de ces travaux ont nourri plusieurs des principes fondamentaux de la théorie de l’attachement, selon laquelle le lien entre le parent et l’enfant joue un rôle déterminant dans le développement de ce dernier.

En quoi consistaient les expériences de Harlow ?

Harry Harlow a séparé des singes rhésus de leur mère dès la naissance. Ces petits ont ensuite été élevés dans un enclos où ils avaient accès à deux « mères » de substitution.

La première était une structure en fil de fer, à laquelle on avait donné la forme d’une guenon, équipée d’un petit dispositif permettant de fournir nourriture et boisson.

La seconde était une poupée en forme de singe, recouverte d’éponge et de tissu éponge. Douce et réconfortante, elle n’apportait pourtant ni nourriture ni eau : ce n’était guère plus qu’une silhouette moelleuse à laquelle le petit pouvait s’agripper.

Un petit singe repose blotti contre sa mère de substitution en tissu
La « mère » en fil de fer et la « mère » en tissu dans l’expérience de Harlow.
H. F. Harlow (1958). « The nature of love », American Psychologist, 13(12), 673–685

On se retrouve donc avec, d’un côté, une « mère » qui offre du réconfort mais ni nourriture ni boisson, et, de l’autre, une structure froide, dure et métallique, qui assure l’apport alimentaire.

Ces expériences répondaient au béhaviorisme, courant théorique dominant à l’époque. Les béhavioristes soutenaient que les bébés s’attachent à celles et ceux qui satisfont leurs besoins biologiques, comme la nourriture et l’abri.

Harlow a ainsi battu en brèche cette théorie en affirmant qu’un bébé ne se construit pas seulement à coups de biberons : il a besoin de contact, de chaleur et d’attention pour s’attacher.

Selon une lecture strictement béhavioriste, les petits singes auraient dû rester en permanence auprès de la « mère » en fil de fer, celle qui les nourrissait. C’est l’inverse qui s’est produit. Ils passaient l’essentiel de leur temps agrippés à la « mère » en tissu, douce mais incapable de leur donner à manger.

Dans les années 1950, Harlow a ainsi démontré que l’attachement repose d’abord sur le réconfort et la tendresse. Face au choix, les bébés privilégient la sécurité affective à la simple satisfaction des besoins alimentaires.

En quoi cela a-t-il influencé la théorie moderne de l’attachement ?

La découverte de Harlow a marqué un tournant, car elle a profondément remis en cause la vision béhavioriste dominante à l’époque. Selon cette approche, les primates – humains compris – fonctionneraient avant tout selon des mécanismes de récompense et de punition, et s’attacheraient à celles et ceux qui répondent à leurs besoins physiques, comme la faim ou la soif.

Dans ce cadre théorique, la dimension affective n’avait pas sa place. En menant ses expériences, Harlow a renversé cette grille de lecture : il a montré que l’attachement ne se réduit pas à la satisfaction des besoins biologiques, mais repose aussi, et surtout, sur le lien émotionnel.

La préférence des petits singes pour la « nourriture émotionnelle » – en l’occurrence les câlins à la mère de substitution recouverte de tissu éponge – a posé les bases de la théorie de l’attachement.

Selon cette théorie, le développement harmonieux d’un enfant dépend de la qualité du lien qu’il tisse avec la personne qui s’occupe de lui. On parle d’attachement « sécurisé » lorsque le parent ou le proche référent apporte chaleur, attention, bienveillance et disponibilité. À l’inverse, un attachement insécure se construit dans la froideur, la distance, la négligence ou la maltraitance.

Comme chez les singes rhésus, nourrir un bébé humain ne suffit pas. Vous pouvez couvrir tous ses besoins alimentaires, mais sans affection ni chaleur, il ne développera pas de véritable attachement envers vous.

Que nous apprend le cas de Punch ?

Le zoo ne menait évidemment aucune expérience. Mais la situation de Punch reproduit, presque malgré elle, le dispositif imaginé par Harlow. Cette fois, ce n’est plus un laboratoire, mais un environnement bien réel – et pourtant, le résultat est étonnamment similaire. Comme les petits singes de Harlow qui privilégiaient la « mère » en tissu éponge, Punch s’est attaché à sa peluche Ikea.

Dans le cas du zoo, il manque évidemment un élément clé de l’expérience originale : il n’y a pas, en face, d’option dure mais nourricière avec laquelle comparer. Mais au fond, ce n’est pas ce que cherchait le singe. Ce qu’il voulait, c’était un refuge doux et rassurant – et c’est précisément ce que lui offrait la peluche.

Les expériences de Harlow étaient-elles éthiques ?

Aujourd’hui, une grande partie de la communauté internationale reconnaît aux primates des droits qui, dans certains cas, s’apparentent à ceux accordés aux humains.

Avec le recul, les expériences de Harlow apparaissent comme particulièrement cruelles. On n’envisagerait pas de séparer un bébé humain de sa mère pour mener une telle étude ; pour beaucoup, il ne devrait pas davantage être acceptable de l’infliger à des primates.

Il est frappant de voir à quel point ce parallèle avec une expérience menée il y a plus de 70 ans continue de fasciner. Punch n’est pas seulement la nouvelle star animale d’Internet : il nous rappelle l’importance du réconfort et du lien.

Nous avons tous besoin d’espaces doux. Nous avons tous besoin d’endroits où nous sentir en sécurité. Pour notre équilibre et notre capacité à avancer, l’amour et la chaleur humaine comptent bien davantage que la simple satisfaction des besoins physiques.

The Conversation

Mark Nielsen a reçu des financements de l’Australian Research Council.

ref. Un singe star du Net, sa peluche et une expérience vieille de 70 ans : ce que Punch nous dit de la théorie de l’attachement – https://theconversation.com/un-singe-star-du-net-sa-peluche-et-une-experience-vieille-de-70-ans-ce-que-punch-nous-dit-de-la-theorie-de-lattachement-276675

Paix contre extraction en RDC : les limites de l’approche Trump

Source: The Conversation – in French – By Kasper Hoffmann, Adjunct assistant professor, Roskilde University

Début décembre 2025, Donald Trump posait, sourire aux lèvres, à la Maison-Blanche aux côtés du président congolais Félix Tshisekedi et du président rwandais Paul Kagame. « Nous réglons une guerre qui dure depuis des décennies», déclarait-il. Mais derrière ces grandes paroles se dessine une nouvelle forme de diplomatie, où la paix devient une monnaie d’échange et les minerais stratégiques de la République démocratique du Congo, l’enjeu central. Que signifie réellement cet accord pour la paix en RDC et pour la politique mondiale ?

L’accord entre les deux pays s’appuie sur le texte initial signé le 27 juin 2025.

Il prévoit notamment le retrait des troupes rwandaises de l’est du Congo et la neutralisation des forces rebelles des Forces démocratiques de libération du Congo (FDLR) opérant en RDC. Il inclut aussi le désarmement et la réintégration des groupes armés, ainsi que le retour des réfugiés et des déplacés internes, avec des garanties d’accès humanitaire. Enfin, il prévoit la création d’un cadre de coopération économique régionale centré sur les minerais critiques.

Nos travaux portent, entre autres, sur la gouvernance dans les zones de conflit, l’économie de guerre, ainsi que les conflits autour des ressources en RD Congo. Nous soutenons que, sans s’attaquer aux dynamiques historiques complexes du conflit, l’accord risque de ne pas garantir une paix durable.

Ce qui frappe n’est pas tant la promesse d’une plus grande transparence dans les chaînes d’approvisionnement — des mécanismes existent déjà — que le fait que celle-ci s’inscrive dans un partenariat direct avec le gouvernement et des entreprises américaines. Washington a d’ailleurs signé des accords économiques bilatéraux séparés avec les deux pays.

Une autre préoccupation concerne l’approche proposée pour traiter ces questions. Ce qui frappe n’est pas tant la promesse d’une plus grande transparence dans les chaînes d’approvisionnement — des mécanismes existent déjà — que le fait que celle-ci s’inscrive dans un partenariat direct avec le gouvernement et des entreprises américaines. Washington a d’ailleurs signé des accords économiques bilatéraux séparés avec les deux pays.




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L’objectif sous-jacent de l’accord

La tentative de l’administration Trump de négocier un accord de paix en RD Congo doit être considérée à la lumière de son approche décomplexée de la politique mondiale, axée sur la sécurisation des ressources telles que le pétrole au Venezuela et les minéraux critiques au Congo. Si les méthodes diffèrent, l’objectif sous-jacent est le même : garantir l’accès à des actifs économiques stratégiques et renforcer la position des États-Unis sur la scène mondiale. Dans les deux cas, cette approche a ignoré les institutions multilatérales et les cadres de coopération existants pour privilégier une approche unilatérale.

L’accord entre la RD Congo et le Rwanda est le fruit de mois de diplomatie discrète menée par Massad Boulos, conseiller spécial de Trump pour l’Afrique. À première vue, il semble prometteur. Mais une analyse plus fine révèle une logique inquiétante : une guerre complexe façonnée par des dynamiques historiques profondes, réduite à une question d’accès aux minerais, en ignorant les facteurs qui alimentent la violence depuis plus de trente ans.

Selon nos recherches, ces facteurs comprennent la nature de l’État congolais, les liens entre la terre et l’identité ainsi que la militarisation de la compétition politique.

Dans cette approche, la paix devient une monnaie d’échange plutôt qu’un processus politique. Plus alarmant encore, elle légitime – voire récompense – le Rwanda pour avoir envoyé des troupes dans un État souverain voisin, en violation des principes fondamentaux du droit international. Cette atteinte à l’intégrité territoriale crée un précédent dangereux et reflète une tendance plus large observée avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et les attaques israéliennes au Liban. Elle nous éloigne d’une solution durable à un conflit qui cause des souffrances humanitaires immenses depuis des années.




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Plus largement, l’administration Trump a systématiquement cherché à négocier la paix par une approche transactionnelle, reposant sur des incitations économiques allant des accords miniers aux menaces tarifaires pour influencer les parties au conflit. C’est le même schéma utilisé dans le différend frontalier entre la Thaïlande et le Cambodge ou dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Avec, jusq’ici, des résultats mitigés.

Des garanties sécuritaires floues

Une raison majeure de ces échecs est que ces accords ne s’attaquent pas aux causes historiques complexes des conflits : griefs identitaires, héritages de répression étatique, institutions fragiles et rivalités géopolitiques. Les incitations économiques promises sont souvent liées à des investissements qui ne se concrétiseront que dans un avenir lointain. Elles ne permettent donc pas de créer la confiance immédiate nécessaire pour engager un processus de paix.

Les processus de paix menés par les États-Unis se heurtent aussi à des problèmes d’application. Sous Trump, le poids des garanties sécuritaires américaines reste flou, tout comme l’influence réelle sur les acteurs susceptibles de faire échouer l’accord. Sans surprise, plusieurs accords ont été violés ou partiellement mis en œuvre. C’est aussi le cas pour l’accord Rwanda–Congo.

Alors que les dirigeants posaient côte à côte à la Maison-Blanche, les combats s’intensifiaient sur le terrain avec une nouvelle offensive des rebelles AFC/M23 soutenus par Kigali. Le 10 décembre, le groupe a même occupé Uvira, deuxième ville du Sud-Kivu, marquant une escalade majeure aux implications régionales. L’AFC/M23 a encore retiré officiellement ses troupes afin d’instaurer la confiance. Sur le terrain, les effets de ce retrait sur les processus de paix en cours restent incertains. L’occupation a causé d’importants dommages économiques à la ville et a aggravé les tensions intercommunautaires, notamment les menaces visant les Banyamulenge, une communauté tutsie vivant sur les Hauts Plateaux d’Itombwe.




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Un ordre mondial en mutation

Lors d’une campagne militaire antérieure du mouvement rebelle M23 en 2012 et 2013, plusieurs puissances occidentales et africaines, comme les États-Unis, l’Afrique du Sud et plusieurs membres de l’UE avaient exercé une pression sur Kigali, via des sanctions et des menaces de suspension d’aide, qui a contribué au retrait de ses troupes. Ce type d’action collective multilatérale semble aujourd’hui révolu, malgré certaines sanctions imposées par les États-Unis et l’UE après la prise de Goma par les rebelles AFC/M23 en janvier 2025. La priorité donnée par Trump aux intérêts économiques américains a affaibli la réponse internationale nécessaire pour élaborer et mettre en oeuvre un accord de paix global

L’enjeu central de la rivalité internationale autour de la RDC est l’accès à ses immenses réserves de minerais critiques : coltan, cassitérite, or, lithium dans l’est, ainsi que cuivre et cobalt dans le sud-est.

Cette course mondiale pour l’accès à ces minéraux est motivée non seulement par l’essor de l’IA générative et la transition vers les énergies vertes, mais aussi par le rôle croissant qu’ils jouent dans l’industrie de la défense. Cependant, l’approvisionnement reste incertain, car seuls quelques pays extraient et traitent ces minerais, dont certains sont actuellement en guerre. C’est ce qui explique l’intérêt de Trump pour des accords similaires en Ukraine et en Birmanie.

Pour l’administration Trump, la paix en RDC semble donc moins être une fin en soi qu’un moyen de garantir l’accès à ces ressources stratégiques. Cette politique s’inscrit dans une stratégie plus large de sécurisation des chaînes d’approvisionnement, qui guide également ses investissements. Ces dernières années, le gouvernement américain a ainsi investi massivement dans le corridor ferroviaire de Lobito, destiné à acheminer les minerais vers la côte atlantique, puis vers les marchés américains.

Mépris du droit international

Les motivations géopolitiques et économiques derrière ces efforts sapent leur efficacité, y compris en RDC. Elles illustrent le mépris de Washington pour le droit international, créant un environnement permissif où les violations de l’intégrité territoriale se banalisent. Il n’est pas anodin que l’AFC/M23, soutenu par Kigali, ait pris Goma quelques jours après l’investiture de Trump le 20 janvier 2025. Cela montre que le conflit congolais est à la fois façonné par, et contribue à façonner, un ordre mondial qui s’éloigne des normes juridiques.

Des groupes de la société civile qualifient l’accord négocié par l’administration Trump de « pacte paix contre extraction ». Les factions armées vont plus loin, le présentant comme un signe d’impérialisme américano-rwandais pour justifier leur lutte. Pendant ce temps, la prise d’Uvira par l’AFC/M23 met à mal la crédibilité de Washington comme médiateur.

Quand de telles violations restent impunies, le signal est clair : la vision trumpienne d’une nouvelle Pax Americana est érigée sur des bases fragiles.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Paix contre extraction en RDC : les limites de l’approche Trump – https://theconversation.com/paix-contre-extraction-en-rdc-les-limites-de-lapproche-trump-273189

Escroqueries en ligne : au Cambodge, des victimes torturées dans des « usines à arnaques » se retrouvent sans protection

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ivan Franceschini, Lecturer, Chinese Studies, The University of Melbourne

L’offensive contre les réseaux d’arnaques au Cambodge a libéré des milliers de travailleurs étrangers. Elle a aussi provoqué une crise humanitaire silencieuse : aujourd’hui, des victimes de traite dorment dans la rue en attendant une aide qui tarde à venir.


« Je fuyais la guerre, et je me suis retrouvé à nouveau en guerre. » C’est ainsi qu’Éric, un jeune homme originaire d’Afrique centrale, nous décrit la manière dont il s’est retrouvé dans une scam factory (un centre organisé où des personnes sont contraintes d’effectuer des arnaques en ligne à grande échelle) au Cambodge, avant d’y être bloqué, sans aucune issue possible.

L’histoire d’Éric (nous utilisons un pseudonyme et ne révélons pas son pays d’origine afin de le protéger) ressemble à celle de nombreux travailleurs piégés dans l’industrie des arnaques. Après avoir fui le conflit dans son pays et vécu dans une extrême précarité, Éric a reçu un courriel lui proposant un emploi au Cambodge rémunéré 2 000 dollars américains par mois (1700 euros). Le recruteur l’a rapidement convaincu d’accepter.

Lorsqu’il a tenté de prévenir l’une de ses cibles qu’elle était victime d’une arnaque, les responsables l’ont découvert et l’ont roué de coups avec une telle violence qu’il a cru qu’il allait mourir. Dans les semaines suivantes, il a été témoin de sévices graves infligés à d’autres et de la disparition de plusieurs collègues. L’un d’eux a sauté par une fenêtre, dans ce qui semblait être une tentative de suicide, et n’a jamais été revu.

Un mois plus tard, Éric est parvenu à s’échapper lorsque l’armée thaïlandaise a commencé à bombarder le Cambodge lors d’affrontements le long de leur frontière commune. Sa liberté a toutefois été de courte durée. Il a de nouveau été victime de traite et transféré vers un autre complexe, où il a passé un mois supplémentaire en captivité avant de réussir à fuir définitivement à la mi-janvier.

Offensive gouvernementale

Éric est désormais bloqué au Cambodge, comme des milliers d’autres étrangers libérés ces dernières semaines de scam factories, alors que circulent des rumeurs d’une vaste offensive des autorités contre ce secteur.

Cette répression a commencé le mois dernier après l’arrestation du magnat chinois Chen Zhi, que le département américain de la Justice a présenté comme « le cerveau d’un vaste empire de cyberfraude ».

L’arrestation de Chen a accentué la pression internationale croissante sur le Cambodge pour qu’il assume enfin son rôle dans l’essor de l’industrie mondiale des arnaques en ligne, qui génère chaque année des milliards de dollars de revenus illicites et a conduit à la traite de centaines de milliers de travailleurs vers des « scam factories » sordides en Asie du Sud-Est et au-delà.

Les autorités cambodgiennes ont déjà mené des descentes dans ces complexes par le passé, mais ces opérations sont restées limitées et ont souvent semblé relever davantage du geste symbolique que d’une réelle volonté d’éradication.

Coincés dans l’impasse

L’exode massif de travailleurs hors de ces complexes, dont beaucoup n’ont ni passeport, ni argent, ni destination d’accueil, conduit à ce qu’Amnesty International qualifie de « crise humanitaire en pleine expansion ».

Deux d’entre nous (Ling et Ivan) se trouvaient au Cambodge pour surveiller les scam factories lorsque l’offensive a été lancée. Nous avons vu des personnes désespérées, sans papiers, faire la queue devant leurs ambassades à Phnom Penh, tentant d’obtenir de l’aide pour rentrer chez elles.

L’ambassade d’Indonésie a indiqué que plus de 3 400 personnes ont sollicité une assistance consulaire. D’après nos échanges avec des responsables d’ambassades, l’Ouganda et le Ghana comptent chacun environ 300 ressortissants bloqués, et le Kenya en dénombre plus de 200.

Les ambassades de Chine et d’Indonésie sont parvenues à convaincre le gouvernement cambodgien de placer leurs citoyens dans des centres d’accueil en attendant leur expulsion. Le Kenya, de son côté, a obtenu une exemption des amendes encourues pour absence de documents ou dépassement de visa, et les Kényans bloqués tentent désormais de réunir les fonds nécessaires pour payer leurs billets d’avion.

Les personnes originaires d’autres pays, en revanche, se heurtent à un mur de la part de la bureaucratie cambodgienne.

La plupart des Africains que nous avons rencontrés se trouvent dans une situation dramatique. Ils viennent de pays qui ne disposent pas de représentation diplomatique au Cambodge et ont été éconduits par des agences internationales et par leurs partenaires locaux, invoquant un « manque de ressources » et des restrictions liées à la réglementation locale.

Nombre de survivants ont mis en commun leurs maigres moyens pour louer des chambres dans des pensions acceptant les personnes sans papiers, tandis que d’autres sont contraints de dormir dans la rue ou de dépendre de la générosité de bons samaritains. Beaucoup vivent dans la crainte d’une arrestation, la police procédant à des contrôles dans les habitations et les hôtels pour vérifier les documents d’identité.

Éric fait partie des relativement chanceux qui ont pu trouver un hébergement temporaire, mais son avenir reste profondément incertain. Il n’a ni passeport, ni famille, ni pays vers lequel retourner. Interrogé sur ses espoirs, il répond simplement qu’il veut un endroit où recommencer sa vie – peu importe lequel. Il est aussi désespéré à l’idée de partir à la recherche de sa famille restée au pays, ne sachant même pas si elle est encore en vie.

La fin d’une industrie ?

Les autorités cambodgiennes présentent ces opérations comme une rupture décisive avec le passé. Elles se sont engagées à éradiquer les puissants réseaux d’arnaques en ligne présents dans le pays d’ici avril.

Reste à savoir si ces raids traduisent un véritable changement de cap durable ou s’ils constituent une réponse ponctuelle à un regain de pressions diplomatiques. Bien qu’il s’agisse de l’action la plus vaste menée à ce jour par le Cambodge, ce n’est pas la première offensive du gouvernement. L’industrie, jusqu’à présent, y a toujours survécu.

Et des poches d’activité subsistent. D’après notre veille sur Telegram et nos échanges avec des acteurs du secteur, nombre d’entre eux continuent d’opérer dans des zones comme Koh Kong et Poipet.

En outre, des réseaux d’arnaques poursuivent le recrutement de travailleurs toujours piégés dans le pays. Plusieurs victimes bloquées nous ont confié avoir été approchées avec des offres d’emploi présentées comme un moyen simple de gagner assez d’argent pour financer leur billet de retour.

Par ailleurs, les réseaux continuent de recruter parmi les travailleurs coincés dans le pays. De nombreuses victimes bloquées nous ont raconté avoir été démarchées avec des offres d’emploi présentées comme une solution rapide pour réunir l’argent nécessaire à un billet d’avion et rentrer chez elles.

Des annonces d’emploi circulent également sur Telegram, visant ces mêmes personnes avec de prétendues « opportunités » précisément au moment où elles sont les plus vulnérables. Beaucoup ont subi de graves violences et ont un besoin urgent d’un soutien psychologique.

À ce stade, les appels des survivants à la communauté internationale sont restés largement sans réponse. Faute d’une intervention rapide et coordonnée pour leur venir en aide, les perspectives sont sombres – et l’avantage risque, une fois encore, de revenir aux escrocs.

The Conversation

En 2024, Ivan a cofondé EOS Collective, une organisation à but non lucratif consacrée à l’analyse des mécanismes de l’industrie des arnaques en ligne et des réseaux criminels qui l’alimentent, ainsi qu’au soutien des survivants contraints de participer à ces activités illégales.

Charlotte Setijadi a précédemment bénéficié de financements de recherche du ministère de l’Éducation de Singapour et du Singapore Social Science Research Council. Elle est actuellement l’une des co-responsables de l’Indonesia Forum de l’Université de Melbourne.

En 2024, Ling Li a cofondé EOS Collective, une organisation à but non lucratif dédiée à l’étude des mécanismes de l’industrie des arnaques en ligne et des réseaux criminels qui la structurent, ainsi qu’au soutien des survivants contraints de participer à ces activités illégales.

ref. Escroqueries en ligne : au Cambodge, des victimes torturées dans des « usines à arnaques » se retrouvent sans protection – https://theconversation.com/escroqueries-en-ligne-au-cambodge-des-victimes-torturees-dans-des-usines-a-arnaques-se-retrouvent-sans-protection-275961

Le droit civil n’aime pas les chats, mais il aime la responsabilité

Source: The Conversation – France (in French) – By Jordy Bony, Docteur et Professeur en droit à l’EM Lyon, EM Lyon Business School

Quand le chat, malgré sa liberté légendaire, se heurte à un adversaire aussi têtu que le Code civil, quand un plaignant obtient, outre des dommages et intérêts, le versement d’une astreinte financière de 30 euros chaque fois que le félin domestique de sa voisine entrera dans son jardin, cela donne un jugement qui fait beaucoup jaser médiatiquement, mais qui n’est pas du tout surprenant quand on regarde ce que dit le droit.


Le Code civil n’aime pas les chats parce qu’ils sont indisciplinés, imprévisibles et libres, trois qualités que le droit supporte mal. En revanche, il aime la responsabilité, car elle permet de réparer sans juger.

Retour sur une actualité surprenante datant de 2025 : une propriétaire de chat a été condamnée à payer 1 250 euros à son voisin pour des dégradations causées par son animal. Si cette décision a suscité beaucoup d’émoi, elle permet aussi de mieux comprendre une logique du droit civil méconnue du grand public, celle de la réparation sans faute du fait de l’animal, et, de façon plus globale les enjeux juridiques concernant le statut de nos compagnons domestiques.

Les faits et la décision de justice

En l’espèce, une propriétaire de chat vivant dans une maison individuelle laissait son animal circuler librement à l’extérieur. À plusieurs reprises, le chat s’est introduit dans la propriété voisine, où il a causé diverses dégradations, notamment dans le jardin et les aménagements extérieurs. Malgré les démarches amiables entreprises par le voisin pour faire cesser ces intrusions, les passages répétés de l’animal se sont poursuivis.

Estimant subir un préjudice anormal et récurrent, le voisin a alors saisi le tribunal judiciaire compétent. Il reprochait à la propriétaire de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour empêcher son chat de pénétrer sur sa propriété et sollicitait une indemnisation au titre des nuisances et dégradations subies.

Par une ordonnance rendue en janvier 2025, le tribunal de Béziers (Hérault) a fait droit à cette demande. Il a condamné la propriétaire du chat à verser une somme totale de 1 250 euros, comprenant des dommages et intérêts ainsi que des frais de justice. Le juge a également assorti sa décision d’une astreinte financière en cas de nouvelles intrusions de l’animal sur la propriété voisine (soit 30 euros à chaque passage de l’animal chez le voisin), afin d’inciter la propriétaire à prendre des mesures effectives pour y mettre fin. À noter que le voisin avait installé des caméras chez lui pour prouver le passage du chat.

Cette décision, largement relayée dans les médias, a pu surprendre par son montant et par l’idée même qu’un propriétaire puisse être tenu de réparer le comportement d’un chat, animal souvent perçu comme indépendant et difficilement contrôlable. Elle s’inscrit pourtant dans une logique juridique bien établie en droit civil, fondée sur la responsabilité du gardien de l’animal et sur la protection des victimes de troubles anormaux de voisinage.

Explication de la logique juridique

La première clé de compréhension, très pragmatique, est la suivante : le droit civil ne s’intéresse pas à l’intention de l’animal. Il s’intéresse à une question plus terre-à-terre : qui doit réparer le dommage survenu à la suite des intrusions du chat ?

C’est précisément l’objet de la responsabilité civile : remettre la victime du dommage, autant que possible, dans la situation où elle se serait trouvée si le dommage n’avait pas eu lieu. Et c’est là que le chat, malgré son indépendance légendaire, tombe sur un adversaire plus têtu que lui : le Code civil.

En droit civil français, la responsabilité civile est encadrée par les articles 1240 et suivants du code civil. L’article 1243 intéresse particulièrement notre cas. Il énonce la chose suivante :

« Le propriétaire d’un animal, ou celui qui s’en sert, pendant qu’il est à son usage, est responsable du dommage que l’animal a causé, soit que l’animal fût sous sa garde, soit qu’il fût égaré ou échappé. »

Autrement dit le propriétaire dont le chat erre dans le voisinage devra répondre des dégradations commises par ce dernier, qu’importe que cela soit le résultat d’un manque de diligence ou non. Le Code civil est plutôt clair sur la question.

Il en va de même pour les parents responsables de leurs enfants mineurs causant des dégradations ou des instituteurs et artisans qui sont responsables de leurs élèves et apprentis lorsqu’ils sont sous leur surveillance.

Il faut insister sur un point qui explique, à lui seul, le sentiment de « sévérité » que cette affaire peut susciter : la responsabilité du fait des animaux est une responsabilité de plein droit. Concrètement, le voisin n’a pas à démontrer que la propriétaire a été négligente ni qu’elle « aurait pu faire mieux » : il doit surtout établir que l’animal a joué un rôle dans la survenance du dommage et que la personne poursuivie en était le propriétaire ou, plus largement, le gardien. Qu’importe, d’ailleurs, que l’animal viennent une seule fois ou de façon récurrente. À partir du moment où le lien peut être établi avec certitude entre un dommage certain, la venue du chat et le propriétaire, la responsabilité peut être engagée.

Être le gardien d’un chat implique d’être tenu responsable de ses possibles dégradations des biens d’autrui.
Fourni par l’auteur

En droit, la notion de « garde » renvoie à l’idée de maîtrise : celui qui a l’usage, le contrôle et la direction de l’animal. Dans l’immense majorité des cas, c’est le propriétaire. Et c’est précisément parce que le chat est un chat (mobile, autonome, parfois fugueur) que le droit choisit une règle simple : la victime ne supporte pas le risque de cette autonomie ; le gardien, si, lorsqu’il est parfaitement identifiable.

C’est quelque chose qui peut être sous-estimé, mais adopter un animal est de fait vecteur de responsabilité. La Société protectrice des animaux (SPA) met d’ailleurs régulièrement à jour la liste des obligations des propriétaires d’animaux domestiques.

À ce stade, le raisonnement est clair, mais l’affaire ne se limite pas à un pot de fleurs renversé. Elle parle aussi de voisinage. En effet, le deuxième fondement utile pour comprendre la décision est la théorie du trouble anormal de voisinage, désormais consacrée dans le Code civil. L’article 1253 dispose que

« Le propriétaire […] qui est à l’origine d’un trouble excédant les inconvénients normaux de voisinage est responsable de plein droit du dommage qui en résulte. »

Dans le langage juridique, « de plein droit » signifie ici que la victime n’a pas à prouver une faute, à condition d’établir l’existence d’un trouble anormal et un lien de causalité entre ce trouble et le chat.

Là encore, la logique est accessible : vivre en société implique d’accepter des désagréments ordinaires. Mais lorsqu’une nuisance dépasse ce qu’on peut raisonnablement tolérer (par sa répétition, sa durée, sa fréquence ou son intensité), le droit ouvre droit à réparation. Dans cette affaire, la répétition des intrusions (et la persistance malgré les démarches amiables) est précisément ce qui fait basculer le dossier du simple incident vers un trouble que le juge peut considérer comme anormal.

Reste enfin une question plus générale, qui explique aussi l’étonnement du public : quel est, au juste, le statut juridique d’un animal ?

Un animal sensible… mais pas responsable au sens du droit

Le droit français reconnaît la singularité de l’animal : l’article 515-14 du Code civil dispose que les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité, tout en précisant qu’ils demeurent soumis au régime des biens (sous réserve des lois qui les protègent).

Autrement dit l’animal n’est pas reconnu comme un bien classique au sens du Code civil, mais il n’est pas non plus un sujet de droit civilement « débiteur » : il ne peut pas, juridiquement, être condamné à indemniser. Le droit civil se tourne donc vers une personne : le gardien, parce que c’est le seul acteur doté d’un patrimoine sur lequel la réparation peut s’exécuter. C’est cette singularité qui permet d’affirmer avec humour que « le droit civil n’aime pas les chats » dans le sens où l’animal, en général, s’est révélé être un des enjeux juridiques de la modernisation du droit civil.

Le statut juridique de l’animal demeure toujours un sujet d’intenses débats, riches également en précédents historiques qui peuvent sembler étonnants, à l’instar des procès des animaux qui ont été rendus du XIIIᵉ au XVIᵉ siècle. Aujourd’hui, les poursuites pénales à l’encontre des animaux ne sont pas possibles puisqu’ils sont dénués de personnalité juridique. C’est un élément auquel il faut cependant faire attention, car certaines personnes défendent aujourd’hui l’octroi d’une personnalité juridique animale.

Une truie et ses porcelets jugés pour le meurtre d’un enfant. Le procès aurait eu lieu en 1457. la mère a été reconnue coupable mais les porcelets ont été acquittés.
Wikimédia, CC BY

Au fond, cette affaire en dit moins sur les chats que sur le droit civil : ce dernier ne moralise pas, il œuvre pour la réparation. Le propriétaire d’un animal peut trouver cela injuste, surtout lorsque l’animal échappe en partie à son contrôle. Mais c’est précisément la logique du système : éviter que la victime supporte seule un trouble qu’elle n’a pas choisi. Le droit civil n’a pas de préférence pour les chats ou contre eux. Il a une préférence constante : identifier un responsable et réparer.

Si le chat fauteur de troubles avait été un animal errant sans propriétaire, il aurait été manifestement impossible pour le propriétaire du jardin d’obtenir réparation, en l’absence de gardien identifié du félin. Idem pour les animaux non domestiques qui doivent faire l’objet d’une autre forme de contrôle.

À cet égard, le statut du chat peut troubler. Si le droit le considère comme un animal domestique quand il a un gardien, certains peuvent questionner cette nature. C’est ce que souligne l’historienne des sciences Valérie Chansigaud dans Histoire de la domestication animale (2020), lorsqu’elle rappelle le statut atypique du chat. À la différence de nombreuses races de chiens dont l’aptitude à la chasse s’est trouvée « altérée par la domestication », le chat conserve généralement ses capacités de prédateur. Il peut s’éloigner de son gardien, et il reste « difficile de distinguer morphologiquement » les chats domestiques des chats sauvages. Le chat demeure ainsi, écrit-elle, « une énigme » qui « interroge la notion même de domestication ».

The Conversation

Jordy Bony ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le droit civil n’aime pas les chats, mais il aime la responsabilité – https://theconversation.com/le-droit-civil-naime-pas-les-chats-mais-il-aime-la-responsabilite-276321