Municipales 2026 : l’extinction nocturne de l’éclairage augmente-t-elle vraiment la délinquance ?

Source: The Conversation – in French – By Chloé Beaudet, Doctorante en économie de l’environnement, AgroParisTech – Université Paris-Saclay

À l’approche des élections municipales de mars prochain, l’extinction nocturne de l’éclairage public, qui s’est généralisée ces dernières années sur fond d’augmentation des coûts de l’énergie et de prise de conscience des dangers pour la biodiversité, cristallise les inquiétudes en matière de sécurité. Pourtant, la première étude nationale menée en France montre que cette politique n’entraîne pas d’augmentation générale des faits de délinquance. Elle n’a qu’un effet limité sur les cambriolages, qui reste très faible : un cambriolage supplémentaire par tranche de 3 000 logements.


De nombreuses communes françaises ont choisi, ces dernières années, d’éteindre partiellement ou totalement leur éclairage public la nuit. Cette tendance s’est fortement accélérée à l’automne 2022, dans un contexte de flambée des prix de l’électricité. Une cartographie des extinctions nocturnes, publiée par le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) à l’été 2025, montre ainsi que 62 % des communes (sur les 19 262 étudiées) ont mis en place une politique d’extinction nocturne de l’éclairage public.

Ces décisions permettent aux collectivités de réaliser des économies d’énergie et de réduire leurs dépenses, tout en limitant les effets néfastes de la pollution lumineuse sur la biodiversité et la santé humaine, en forte augmentation ces dernières années.

À l’approche des élections municipales des 15 et 22 mars 2026, ces mesures sont toutefois de plus en plus contestées dans certaines villes en raison du sentiment d’insécurité qu’elles suscitent chez une partie de la population.

Jusqu’à présent, aucune étude scientifique en France n’avait analysé le lien entre l’extinction de l’éclairage public et la délinquance. À l’international, les travaux sur cette question sont rares et ont, jusqu’à présent, abouti à des résultats contrastés.

C’est pour combler ce manque que je me suis intéressée à cette problématique dans le cadre de ma thèse, soutenue en décembre 2025, en menant la première étude empirique évaluant l’impact de l’extinction de l’éclairage public sur la délinquance, à l’échelle nationale. Ses résultats montrent qu’éteindre l’éclairage la nuit n’a pas d’effet sur la plupart des faits de délinquance étudiés. Elle a toutefois un impact léger sur les cambriolages, qui reste très limité et s’applique surtout aux contextes urbains.

Pas d’effet sur la majorité des faits de délinquance

L’étude, qui a passé au crible les statistiques de délinquance entre 2017 et 2023 des communes de plus de 1 500 habitants, montre que l’extinction de l’éclairage public n’a aucun effet pour la grande majorité des faits de délinquance étudiés : dégradations et destructions volontaires, violences sexuelles, vols non violents, vols de véhicules et d’accessoires ainsi que trafic et usage de stupéfiants.

Un faible effet positif a toutefois été mis en évidence pour les cambriolages. Celui-ci est statistiquement significatif, mais reste limité : on parle ici d’une augmentation de 0,35 cambriolage pour 1 000 logements (soit environ 1 cambriolage supplémentaire par tranche de 3 000 logements). Autrement dit cet impact correspond à environ 3,4 % du nombre de cambriolages observés en moyenne par an dans les communes ayant recours à l’extinction nocturne.

Des analyses plus fines montrent que cet effet est concentré dans les communes à forte densité de population, que l’Insee considère comme « grands centres urbains » et « centres urbains intermédiaires ». Aucun impact n’est observé dans les communes à plus faible densité, telles que les ceintures urbaines et les petites villes.

Pour les faits de délinquance, tels que la violence physique, les vols violents avec ou sans arme et les vols dans les véhicules, le modèle utilisé dans l’étude n’était pas applicable. Il n’est donc pas possible de conclure, pour ces faits, à la présence ou à l’absence d’un effet de l’extinction de l’éclairage public.




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Délinquance et éclairage nocturne, des données inédites

Pour parvenir à ces résultats, j’ai croisé deux sources de données.

La première est une base inédite qui identifie, pour chaque commune, si et depuis quand l’éclairage public est éteint. Elle s’appuie sur les travaux du Cerema, qui a eu recours à des images satellites nocturnes pour détecter des ruptures soudaines dans les séries temporelles de radiance – c’est-à-dire la lumière visible depuis l’espace – susceptibles de correspondre à des extinctions de l’éclairage public.

J’ai ainsi adapté cette méthodologie pour améliorer les performances de l’algorithme de détection et mieux distinguer les extinctions des autres changements de l’éclairage public, comme le passage à des lampes LED. La performance du modèle a ensuite été vérifiée à partir d’une base de données regroupant plusieurs centaines de communes dont les pratiques d’extinction étaient connues, notamment grâce à un partenariat avec le programme ACTEE, ce qui a permis de valider empiriquement la robustesse de l’algorithme.

Cette base de données a ensuite été croisée avec les données administratives du ministère de l’intérieur, qui recensent, pour chaque commune et chaque année, le nombre de faits de délinquance sur la période 2017-2023.

Une fois les données croisées, l’enjeu était d’identifier un lien de causalité – et non d’établir une simple corrélation – entre extinction de l’éclairage public et la délinquance. Pour cela, l’étude s’est appuyée sur la méthode des « doubles différences », couramment utilisée en économie.

Concrètement, cette approche consiste à comparer l’évolution de la délinquance dans les communes qui ont éteint leur éclairage public, avant et après la mise en place de la mesure, à celle observée dans des communes comparables n’ayant pas procédé à une extinction.

Le principe est d’isoler l’effet propre de l’extinction nocturne, en neutralisant les tendances temporelles et les différences structurelles entre les deux groupes. De plus, les autres facteurs susceptibles d’influencer la délinquance, (par exemple, la taille de l’unité urbaine, la couleur politique du maire, ou la distance de la ville au quartier prioritaire de la ville le plus proche), ont ainsi été pris en compte.

Les cambriolages ont-ils été déplacés vers les communes éclairées ?

Des analyses complémentaires suggèrent que, s’agissant des cambriolages, il n’y a pas, a priori, de phénomène de déplacement vers les communes voisines restées éclairées lorsque certaines communes pratiquent l’extinction nocturne. En revanche, il serait pertinent de mener des travaux supplémentaires pour déterminer si de tels effets de report existent à une échelle plus fine, au sein même des communes, entre des quartiers éteints et des quartiers adjacents restés éclairés.

Une étude menée en Angleterre et publiée en 2023 apporte à cet égard des éléments intéressants : elle met en évidence une baisse des vols dans les véhicules dans les rues éteintes, accompagnée d’une hausse de ces faits dans les rues voisines demeurées éclairées. En France, la granularité des données actuellement disponibles ne permet pas d’analyser ces phénomènes à une échelle infracommunale.

Plus largement, malgré l’absence d’effets ou les effets très limités observés, de futures recherches pourraient permettre de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre derrière ces résultats pour l’ensemble des faits de délinquance étudiés. Il serait notamment utile d’examiner si les effets – lorsqu’ils existent – varient selon le moment de la journée ou de l’année, selon certaines caractéristiques du tissu urbain, ou encore si l’extinction de l’éclairage modifie les comportements, comme la vigilance des riverains ou la fréquentation de l’espace public. Ces approfondissements contribueraient à concevoir des politiques publiques adaptées.

Ce que les collectivités locales peuvent en retenir

Les résultats de cette étude ne permettent pas de conclure à une augmentation massive de la délinquance liée à l’extinction de l’éclairage public. Pour les communes qui souhaitent mettre en place ces politiques afin de réduire la pollution lumineuse ou maîtriser leurs dépenses énergétiques, ce constat est rassurant. Pour autant, ces mesures peuvent susciter un sentiment d’insécurité chez une partie de la population, qui ne doit pas être négligé.

Image satellitaire de l’agglomération de Montpellier (Hérault), de nuit.
Image acquise le 26 août 2020 par Jilin-1 de CGsatellite et distribuée par La TeleScop, Fourni par l’auteur

Dans une autre étude, nous avons montré qu’il est possible de concevoir des politiques d’éclairage à la fois socialement acceptables et bénéfiques pour la biodiversité. Les résultats soulignent qu’une approche uniforme est peu efficace : les politiques d’éclairage nocturne doivent être pensées localement, à une échelle fine, au lampadaire près, afin d’être efficaces.

Enfin, il est important de rappeler que la lutte contre la pollution lumineuse ne se limite pas à l’extinction de l’éclairage public. De nombreuses mesures de réduction – comme l’adaptation de l’intensité ou de la température de couleur – sont largement mieux accueillies par la population, comme l’illustrent notamment les retours observés à Montpellier (Hérault).




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The Conversation

Chloé Beaudet est membre du GDR 2202 Lumière & environnement nocturne (LUMEN) et de l’Observatoire de l’Environnement Nocturne du CNRS. Elle a reçu des financements de l’INRAE et AgroParisTech en tant que chercheuse à l’UMR Paris-Saclay Applied Economics (PSAE).

ref. Municipales 2026 : l’extinction nocturne de l’éclairage augmente-t-elle vraiment la délinquance ? – https://theconversation.com/municipales-2026-lextinction-nocturne-de-leclairage-augmente-t-elle-vraiment-la-delinquance-275601

Les fausses publications scientifiques menacent de submerger la recherche contre le cancer

Source: The Conversation – in French – By Baptiste Scancar, Scientifique spécialisé en intégrité scientifique, Institut Agro Rennes-Angers

La vague des fausses publications va-t-elle faire vaciller la recherche contre le cancer ? (_La Grande Vague de Kanagawa_ (1831), d’Hokusai.) Hokusai/Art institute of Chicago, CC BY-SA

Une étude récente pointe un chiffre alarmant : plus de 250 000 articles scientifiques liés au cancer pourraient avoir été fabriqués de toutes pièces entre 1999 et 2024. Cette production s’accélère et menace la production scientifique honnête.


Produire de la connaissance par la recherche scientifique donne lieu à une forte compétition entre équipes et individus, dans laquelle une publication dans une revue prestigieuse peut changer la trajectoire d’une carrière. Même si beaucoup remettent en cause les règles actuelles de cette compétition, l’évaluation de la qualité d’un chercheur repose essentiellement sur le nombre de ses publications, sur leur impact – mesuré par le volume des citations qu’elles génèrent – et sur le prestige des revues dans lesquelles elles sont publiées. L’importance de ces indicateurs dans l’obtention de rares financements et la progression des carrières individuelles contribue à encourager des comportements contraires à l’intégrité scientifique, tels que le recours à des pratiques frauduleuses.

Ce contexte a notamment favorisé l’émergence et la forte croissance d’organisations spécialisées dans la vente de faux articles scientifiques, les « paper mills » ou « fabriques à articles ». Ces dernières sont suspectées d’avoir produit des milliers d’articles au cours des dix dernières années, compromettant des pans entiers de la littérature scientifique. Dans notre étude, publiée dans le British Medical Journal (BMJ) en janvier 2026, nous estimons que plus de 250 000 articles scientifiques liés au cancer pourraient avoir été fabriqués de toutes pièces entre 1999 et 2024.

Alors que ces articles représentaient moins de 1 % des publications scientifiques annuelles en 1999, leur taux s’élève désormais à 15 % du contenu produit chaque année. La recherche contre le cancer est en danger : les fausses publications se répandent, et une intensification de ce problème est à prévoir.

Une production à échelle industrielle

Les « fabriques à articles scientifiques » produisent et vendent en quantités quasi industrielles de faux articles scientifiques. Elles adoptent même des techniques de marketing classique, en faisant de la publicité en ligne et en proposant à leurs clients de sélectionner leur place dans la liste des auteurs d’un article préfabriqué (la première et la dernière position étant souvent perçues comme plus prestigieuses) ainsi que le niveau de réputation du journal dans lequel l’article sera publié. Des recherches ont montré que le coût de ce service pouvait varier de quelques centaines à plusieurs milliers d’euros, et d’aucuns suspectent que certaines « fabriques à articles » pourraient même fournir un « service après-vente », par exemple apporter des corrections ou des réponses aux commentaires des lecteurs après publication, sur les sites des éditeurs ou sur les plateformes collaboratives, comme PubPeer.

Exemple de publicité de fabrique d’article publiée sur Facebook.com le 19 février 2026. Les informations sensibles ont été masquées
Exemple de publicité de « fabrique à articles », publiée sur Facebook, le 19 février 2026. Les informations sensibles ont été masquées.
Fourni par l’auteur

Le nombre de publications attribuées aux « fabriques à articles » a explosé au début des années 2010, attestant l’existence d’un système frauduleux à grande échelle. L’essor de ces organisations est souvent présenté comme une conséquence de la culture dite du « Publish or Perish » (« Publier ou périr »), qui séduit une clientèle, composée de doctorants, de chercheurs et de cliniciens en difficulté, pour laquelle la publication est devenue une condition d’accès à un diplôme, un emploi ou une promotion.

Ce phénomène est d’ailleurs amplifié par l’existence d’agents intermédiaires et de réseaux organisés qui dépassent la simple production de manuscrits et interviennent en contournant et en accélérant les processus éditoriaux et de publication (les articles frauduleux peuvent être acceptés et publiés beaucoup plus rapidement que les articles authentiques). Cette collusion entre fabricants et éditeurs peu scrupuleux contribue à augmenter fortement la cadence de publication d’articles frauduleux, au point qu’elle peut largement dépasser celle des articles authentiques.

Les fabriques tirent leur productivité de modèles de rédaction prédéfinis, qui réutilisent souvent des fragments de texte et d’images issus de leurs productions précédentes. Cette méthode a favorisé la publication d’articles présentant des similarités de forme, comportant les mêmes tournures de phrases, les mêmes schémas expérimentaux ainsi que les mêmes erreurs méthodologiques ou stylistiques dans la littérature biomédicale, et notamment dans la recherche contre le cancer.

Ces indices permettent de suivre leur piste et d’identifier systématiquement leurs productions, comme dans le cas des images manipulées ou des « phrases torturées » (des reformulations hasardeuses de termes techniques, par exemple « péril de la poitrine » à la place de « cancer du sein »).

Une méthode de détection simple mais efficace

Notre combat contre la fraude scientifique débute en 2024 lorsque Baptiste Scancar, auteur de cet article, alors étudiant en master de science des données, part en Australie pour travailler sur la fraude scientifique avec Jennifer A  Byrne (professeure de cancérologie à l’Université de Sydney) et Adrian Barnett (professeur de statistiques à la Queensland University of Technology). Jennifer avait constaté depuis des années le dévoiement de sa discipline, l’oncologie moléculaire, contaminée à grande échelle par les fausses publications, sans prise de conscience des communautés ni des institutions de recherche. L’objectif de cette collaboration était de créer une méthode généralisable à de grandes quantités d’articles pour détecter les productions des « fabriques à articles » dans le domaine du cancer, afin d’en mesurer l’ampleur et d’alerter sur le problème sous-jacent.

L’observation de fortes ressemblances stylistiques dans le titre et le résumé des articles frauduleux a conduit l’équipe à s’orienter vers des méthodes d’analyse centrées sur ces sections des articles, par ailleurs librement accessibles sur des plateformes de diffusion scientifique en ligne, comme PubMed. L’objectif est alors d’utiliser un algorithme d’intelligence artificielle pour différencier les articles authentiques des articles frauduleux, en identifiant des motifs communs à une liste d’articles identifiés comme frauduleux par l’observatoire Retraction Watch. Cette approche est finalement couronnée de succès, atteignant des performances d’identification très élevées (9 articles sur 10 sont bien classés par l’algorithme).

Après cette première étape, le projet se poursuit en France depuis 2025. L’équipe est complétée par David Causeur, également auteur de cet article. L’outil est amélioré par une analyse fine des erreurs d’identification et la méthodologie est affinée. Le modèle est alors utilisé pour analyser l’ensemble des publications liées au cancer depuis 1999, soit plus de 2,5 millions d’articles accessibles dans la base de données de PubMed, et les résultats sont alarmants. Environ 250 000 articles, quasiment 10 % des études, sont signalés comme textuellement similaires à des productions de fabriques à articles. Leur nombre est passé de 238 en 1999 à plus de 26 000 en 2020. Cette progression n’épargne pas les revues les plus prestigieuses (top 10 des journaux), où la proportion d’articles signalés dépasse également 10 % en 2022.

La répartition géographique des auteurs met en évidence une prédominance marquée de la Chine, avec près de 180 000 articles recensés, loin devant les États-Unis (10 500 articles) et le Japon (6 500 articles). Les publications suspectes sont retrouvées dans des revues de nombreux éditeurs, couvrant l’ensemble des types de cancer et la plupart des thématiques de recherche.

Un moment crucial pour la recherche scientifique

La présence massive d’articles frauduleux dans le domaine du cancer pose plusieurs problèmes majeurs.

Tout d’abord, le partage des connaissances scientifiques est aujourd’hui pollué massivement par les fausses informations, et les acteurs de la recherche peinent à mettre en place des actions correctives. L’ampleur de ces infractions majeures à l’intégrité scientifique doit aussi conduire à une réflexion sur le poids donné au volume des publications dans l’évaluation des projets de recherche et des équipes de chercheurs elles-mêmes. La validation implicite de connaissances scientifiques frauduleuses par leur publication, parfois dans des revues prestigieuses, compromet les processus d’attribution de financements et ouvre la voie à leur propagation en cascade par citation.

Par ailleurs, la recherche fondamentale sur le cancer, qui constitue la cible privilégiée des « fabriques à articles », précède le développement de traitements thérapeutiques, dont l’efficacité est menacée par la fraude à grande échelle, au détriment des patients.

Le développement récent des modèles de langage génératif, tels que ChatGPT, menace de rendre la détection des contenus frauduleux plus difficile et pourrait décupler la productivité de ces organisations. Par analogie avec le dopage dans le sport, il est à craindre que ce jeu du chat et de la souris entre détecteurs et fraudeurs ne débouche pas sur une éradication du problème, mais sur une escalade des stratégies de fraude.

En revanche, les politiques publiques d’évaluation de la recherche peuvent y remédier, en réduisant la pression à la publication que subissent les chercheurs. Il est urgent de redonner à la qualité intrinsèque des productions scientifiques plus de place dans leur évaluation, avant que la distinction entre contenu authentique et fabriqué devienne impossible.

The Conversation

Baptiste Scancar a reçu des financements du National Health and Medical Research Council (NHMRC), organisme Australien de financement de la recherche médicale.

David Causeur a reçu des financements de l’ANR.

ref. Les fausses publications scientifiques menacent de submerger la recherche contre le cancer – https://theconversation.com/les-fausses-publications-scientifiques-menacent-de-submerger-la-recherche-contre-le-cancer-276465

Sclérose en plaques : quand le cerveau est influencé par l’intestin

Source: The Conversation – in French – By Vito Ricigliano, Neurologue et chercheur en neurologie, Université Paris-Saclay; Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)

Mieux comprendre comment le microbiote de l’intestin agit sur le cerveau pourrait ouvrir de nouvelles perspectives pour ralentir la progression de la sclérose en plaques, favoriser la réparation des cellules nerveuses et améliorer la qualité de vie des patients.


Et si l’un des moyens de lutter contre la sclérose en plaques se trouvait du côté de l’intestin ? Depuis quelques années, les scientifiques qui travaillent à mieux comprendre cette maladie – qui se caractérise par la destruction de la myéline, la gaine protectrice des neurones – manifestent un grand intérêt pour cet organe, généralement plus connu pour son rôle dans la digestion.

Il a en effet été découvert que le microbiote intestinal – l’ensemble des milliards de bactéries qui colonisent notre intestin – joue un rôle clé dans l’inflammation et la réparation neuronale. Ces microbes produisent des molécules qui interviennent à différents niveaux dans l’organisme : elles régulent les cellules immunitaires, telles que les lymphocytes T, soutiennent les cellules responsables de la formation de la gaine de myéline ou encore influencent le rythme circadien (cycle veille-sommeil) et le drainage des déchets cérébraux, lesquels doivent être éliminés pour maintenir un environnement sain dans le cerveau.

Ces diverses interactions permettent notamment de limiter les réactions auto-immunes, qui sont à la racine de la sclérose en plaques.

Les causes de la sclérose en plaques toujours en cours d’investigation

La sclérose en plaques est une maladie chronique du système nerveux central (cerveau et moelle épinière) au cours de laquelle le système immunitaire attaque la myéline, la gaine protectrice des neurones, ce qui génère des lésions en forme de plaques, d’où le nom de la maladie. Cette destruction entraîne des symptômes variés : fatigue, troubles moteurs, sensoriels, cognitifs, sphinctériens ou visuels.

La maladie peut évoluer par poussées (on parle alors de forme rémittente récurrente, qui représente 85 % des cas au début de la maladie) ou de manière progressive.

Historiquement, la sclérose en plaques est considérée comme résultant d’interactions complexes entre le système immunitaire et le système nerveux. Étant une maladie multifactorielle, elle est le résultat de la conjonction entre une prédisposition génétique individuelle et des facteurs environnementaux, comme le virus d’Epstein-Barr (responsable de la mononucléose), une carence de vitamine D, l’obésité, la consommation de tabac ainsi que l’inflammation intestinale. Ces dernières années, un intérêt majeur a été porté sur la contribution de l’intestin au développement de cette maladie.

Le microbiote, régulateur de l’immunité

L’intestin humain abrite plus de 100 000 milliards de bactéries réparties sur une surface de 250 à 400 mètres carrés, soit jusqu’à 10 fois plus que toutes les cellules qui constituent notre corps. Ces microbes assument plusieurs fonctions. Entre autres, ils :

  • protègent l’intestin contre les infections ;

  • aident à digérer certains aliments ;

  • produisent vitamines et molécules utiles (vitamine K, vitamines du groupe B, acides gras à chaîne courte…) ;

  • régulent le système immunitaire.

Le microbiote intestinal interagit par exemple avec les lymphocytes, des cellules qui jouent un rôle central dans l’immunité. Certains profils de bactéries promeuvent la maturation de lymphocytes favorisant l’inflammation (tels que les lymphocytes T helper 17), tandis que d’autres induisent une tolérance immunologique (en promouvant l’expansion de lymphocytes T régulateurs).

Ces interactions permettent de limiter les réactions auto-immunes (des réactions au cours desquelles le système immunitaire s’attaque au corps qu’il est censé défendre) et de protéger le cerveau.

Le microbiote intestinal module aussi l’activité de la microglie, des astrocytes et des oligodendrocytes, des familles de cellules qui jouent un rôle clé dans la défense et la réparation du cerveau.

Déséquilibre du microbiote et sclérose en plaques

Chez les patients atteints de sclérose en plaques (SEP), dans sa forme rémittente ou progressive, le microbiote est déséquilibré. On parle de « dysbiose ». On constate en particulier une diminution des populations de bactéries bénéfiques (Firmicutes, Bifidobacterium, Coprococcus, Roseburia…) et une augmentation des bactéries pro-inflammatoires (Bacteroidetes, Akkermansia, Ruminococcus…).

Cette dysbiose entraîne une baisse de la production d’acides gras à chaîne courte. Or, ces molécules sont essentielles pour équilibrer les divers sous-types de lymphocytes du système immunitaire. En effet, certains acides gras à chaîne courte produits par le microbiote traversent la barrière sanguine et atteignent le système nerveux central. Là, ils limitent l’inflammation en favorisant les lymphocytes T régulateurs et en freinant les lymphocytes T helper 17, responsables de la production de cytokines pro-inflammatoires. Ils contribuent ainsi à l’intégrité de la barrière de protection du cerveau.

Ces métabolites sont également importants pour le bon développement et le bon fonctionnement des cellules qui fabriquent la myéline (les oligodendrocytes nécessaires à la réparation de la gaine qui entoure les neurones). Une étude récente a montré qu’en cas de déséquilibre dans ces molécules, la différentiation et la maturation des cellules productrices de myéline sont bloquées, ce qui empêche donc la remyélinisation.

Certains métabolites régulent aussi l’activité de cellules « support » du cerveau essentielles à son bon fonctionnement (les astrocytes et la microglie). Ce faisant, ils réduisent la production de molécules inflammatoires et limitent les dégâts neuronaux.

À l’inverse, certaines molécules produites par des bactéries pro-inflammatoires accélèrent la destruction de la myéline et perpétuent l’inflammation chronique.

Des recherches ont aussi montré que la composition du microbiote a un impact sur la régulation du rythme circadien, l’horloge interne du corps. Les patients possédant un microbiote plus diversifié ont souvent un meilleur sommeil. Par ailleurs, la bonne régulation de cette horloge interne et la restructuration des rythmes immunologiques et métaboliques pourraient contribuer à contrecarrer la progression de la maladie.

En définitive, l’intestin agit donc comme un véritable chef d’orchestre, modulant immunité, inflammation et réparation nerveuse, et influençant la sévérité et l’évolution de la sclérose en plaques.

Alimentation : régime méditerranéen et vitamine D

L’alimentation façonne le microbiote et l’état inflammatoire de l’organisme. Adopter un régime méditerranéen – riche en fruits, légumes, légumineuses, céréales complètes, poissons, huiles végétales et pauvre en graisses saturées –, anti-inflammatoire, est bénéfique pour les personnes souffrant de sclérose en plaques.

Cette alimentation apporte en effet des fibres et des antioxydants qui nourrissent les « bonnes » bactéries et favorisent la production d’acides gras à courte chaîne, limitant l’inflammation et apportant un soutien aux cellules remyélinisantes. Ce type de régime est associé à moins de fatigue, une meilleure qualité de vie et une possible réduction des poussées.

La vitamine D complète ces effets : elle régule les lymphocytes T, limite l’inflammation et ralentit l’activité de la maladie. À ce sujet, l’étude française « D Lay MS » a montré qu’une supplémentation à haute dose de vitamine D diminue l’apparition de nouvelles lésions et prolonge le temps avant réapparition des symptômes de la sclérose en plaques, tout en restant bien tolérée.

Alimentation et vitamine D constituent donc des leviers concrets pour agir sur le microbiote, l’équilibre immunitaire et la réparation du système nerveux central dans le contexte de la sclérose en plaques. À ces interventions s’ajoutent en outre diverses pistes thérapeutiques basées sur la modulation du microbiote.

L’évaluation des bénéfices potentiels de la modulation du microbiote en complément aux traitements classiques de la sclérose en plaques font notamment l’objet de divers travaux. À titre d’exemple, la supplémentation en propionate (500 mg deux fois par jour) a été associée à moins de poussées et à une stabilisation du handicap.

Au-delà de la restauration du microbiote via l’alimentation, des approches comme l’emploi de prébiotiques, de probiotiques ou la restauration du microbiote sont aussi étudiées. Son impact direct sur la stimulation de la remyélinisation est actuellement étudié.

Des effets qui jouent aussi sur la qualité de vie

Le microbiote influence le quotidien des patients, en jouant sur leur niveau de fatigue, sur leur sommeil, sur leur digestion et sur leur récupération après les poussées. En consultation, nous discutons systématiquement de ce sujet dès le diagnostic de la maladie afin de fournir une prise en charge globale aux patients. Parmi les conseils pratiques à retenir :

  • adopter une alimentation riche en fibres et proche du modèle méditerranéen ;

  • baisser la consommation des aliments pro-inflammatoires, autrement dit les aliments riches en graisses saturées d’origine animale, très transformés, très sucrés ou très pimentés : charcuterie, fromages, crèmes… ;

  • maintenir un sommeil régulier et pratiquer une activité physique adaptée ;

  • limiter le stress et éviter le tabac ou l’excès d’alcool.

Certes, ces mesures ne remplacent pas les traitements médicaux, mais elles améliorent le bien-être, rééquilibrent l’immunité et peuvent contribuer à ralentir la progression de la maladie.

En définitive, un faisceau croissant d’indices montre qu’en matière de sclérose en plaques, intestin et cerveau sont étroitement liés. Favoriser l’installation et le maintien d’un microbiote diversifié permet de moduler l’inflammation, la survie des cellules productrices de myéline et le bon équilibre du système immunitaire, tout en ayant une influence positive sur le sommeil, la récupération et l’énergie quotidienne disponible.

Cette approche, intégrée aux traitements classiques, constitue pour les cliniciens un moyen de ralentir la progression de la maladie, de diminuer les handicaps qui en résultent, et d’améliorer la qualité de vie des patients atteints de sclérose en plaques.


Cet article est publié dans le cadre de la Semaine du cerveau, qui se tiendra du 16 au 22 mars 2026.

The Conversation

Vito Ricigliano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sclérose en plaques : quand le cerveau est influencé par l’intestin – https://theconversation.com/sclerose-en-plaques-quand-le-cerveau-est-influence-par-lintestin-276457

Les lésions cérébrales sont près de 10 fois plus fréquentes chez les personnes sans-abri. Il faut en tenir compte pour faire face à l’itinérance

Source: The Conversation – in French – By Mauricio A. Garcia-Barrera, Professor of Psychology, University of Victoria

Au Canada, 60 000 personnes n’ont pas d’endroit où dormir chaque nuit. Selon les estimations, plus de la moitié d’entre elles ont subi une lésion cérébrale au cours de leur vie, la plupart avant de vivre en situation d’itinérance. On évalue que 22,5 % d’entre elles ont une lésion cérébrale modérée ou grave, soit un taux près de dix fois supérieur à celui de la population générale.


De nombreux facteurs peuvent conduire une personne à ne plus avoir de domicile, notamment la maltraitance, la criminalité ou d’autres événements difficiles, qui peuvent tous être corrélés avec une lésion cérébrale. Celle-ci peut entraîner un trouble mental, la toxicomanie, de l’impulsivité ou de l’agressivité. Ces troubles peuvent à leur tour conduire au chômage, à une dislocation de la famille ou à d’autres causes connues de l’itinérance.

Le terme « lésion cérébrale acquise » désigne une lésion cérébrale survenue après la naissance, provoquée par une force physique externe (traumatisme crânien) ou par des problèmes internes, comme un accident vasculaire cérébral ou une infection (non traumatique). Plus la lésion est grave, plus l’atteinte est importante et plus les capacités cognitives risquent d’être affectées.

Déficit cognitif et itinérance

Au laboratoire CORTEX de l’Université de Victoria, nous effectuons des recherches sur les répercussions des lésions cérébrales.

Celles-ci entraînent souvent une série de troubles cognitifs, tels qu’un brouillard mental, de la fatigue, des difficultés de concentration et des problèmes de mémoire, qui perturbent l’apprentissage et le fonctionnement quotidien. Les fonctions exécutives, notamment les processus de prise de décision et de résolution de problèmes, peuvent être particulièrement affectées.

Si ces troubles ne sont pas diagnostiqués ni pris en charge, ils ont des répercussions sur tous les aspects de la vie : baisse des performances professionnelles et scolaires, détérioration des relations et érosion des mécanismes d’adaptation sains.

Garder un emploi, poursuivre des études ou gérer des responsabilités familiales peuvent alors constituer d’importants défis. Prendre ses médicaments, se rendre à ses rendez-vous ou accomplir des tâches telles que remplir un formulaire peuvent devenir des tâches presque impossibles. Les difficultés financières, les pertes interpersonnelles et le stress chronique ne font qu’aggraver ces difficultés.

Sans soutien adéquat, ces facteurs convergent, augmentant les risques de se retrouver en situation d’itinérance et de subir d’autres lésions cérébrales.

Lacunes systémiques dans les mesures de soutien

Nos recherches ont permis d’identifier plusieurs obstacles systémiques qui empêchent les personnes atteintes de lésions cérébrales de sortir du cycle de l’instabilité résidentielle et de l’itinérance.

La stigmatisation est omniprésente et peut nuire à la qualité des soins. Certains, ayant perdu confiance dans les systèmes et les prestataires de services, peuvent renoncer à demander de l’aide.

Les systèmes de santé et d’hébergement fonctionnent en vase clos. Les longues listes d’attente, les procédures administratives complexes et la faible coordination entre les organismes rendent l’accès aux services difficile, en particulier pour les personnes atteintes de lésions cérébrales qui peuvent avoir besoin de soutien pour remplir des documents, aller à des rendez-vous et exprimer leurs besoins.

De nombreuses personnes atteintes de lésions cérébrales comptent sur des programmes d’aide au revenu. La disparité entre les montants accordés et la hausse du coût de la vie suscite de plus en plus d’inquiétudes. Sur le marché locatif actuel, les logements « abordables » sont inaccessibles pour les personnes qui dépendent de tels programmes. Lorsqu’elles trouvent un logement, elles ne disposent plus que de ressources minimales pour subvenir à leurs besoins fondamentaux, une fois le loyer payé. Cette situation, conjuguée au sous-investissement dans les logements supervisés et de transition existants, réduit encore davantage l’offre de logements adéquats.

Que pouvons-nous faire ? Voici cinq solutions

Les observations de nos partenaires communautaires ont donné lieu aux recommandations suivantes visant à améliorer la santé et le bien-être des personnes en situation d’itinérance et atteintes de lésions cérébrales. Elles sont classées ci-dessous par ordre de priorité :

1. Fournir des logements accessibles et abordables

Les personnes atteintes d’une lésion cérébrale ont besoin de logements abordables et accessibles, assortis de soutien adéquat, tels que des modes de transport alternatifs, des environnements adaptés à leur âge et des options de vie flexibles. Une approche axée sur le logement, accompagnée d’une aide financière adéquate, leur apporte la stabilité nécessaire pour réussir leur intégration dans la collectivité.

2. Améliorer les ressources pour les prestataires de services

Une formation destinée aux professionnels de santé et aux employés des services publics en contact régulier avec des personnes sans-abri, comme les intervenants communautaires et les policiers, peut contribuer à améliorer la qualité des soins. Il est également essentiel d’étendre les services de santé liés aux lésions cérébrales aux personnes en situation d’itinérance, en mettant l’accent sur les services de dépistage et de diagnostic, qui permettent de les orienter vers des soins spécialisés.

3. Concevoir des services adaptés aux besoins

Les services de santé doivent prendre en compte les besoins fondamentaux qui sont souvent négligés. Par exemple, les prestataires devraient proposer des espaces de rangement, sans exiger de pièce d’identité, pour permettre aux patients sans domicile de ranger leurs effets personnels en toute sécurité pendant leurs rendez-vous, souvent nombreux après une lésion cérébrale.

4. Améliorer la collaboration et adopter une approche intégrée à long terme

En améliorant la communication entre les autorités sanitaires et les prestataires de services de logement, on peut faciliter la transition entre l’hôpital (après une lésion cérébrale) et le logement, et éviter ainsi que des patients se retrouvent à la rue après leur sortie. Le concept de prise en charge spécialisée est essentiel, car une équipe multidisciplinaire de professionnels de santé est nécessaire pour comprendre les besoins particuliers liés aux lésions cérébrales, aux troubles psychiatriques ou physiques, ainsi que la manière dont ces difficultés se combinent chez les personnes en situation d’itinérance. La continuité des soins est également cruciale, car les lésions cérébrales peuvent nécessiter un soutien à vie.

5. Réduire la stigmatisation grâce à l’éducation publique

Les campagnes d’éducation en santé publique apparaissent comme un moyen prometteur de sensibiliser le public et de réduire la stigmatisation. Sensibiliser à la corrélation entre les lésions cérébrales et l’itinérance pourrait nourrir la compassion.

Soutenir une stratégie nationale : projet de loi C-206

Le lourd fardeau que représentent les lésions cérébrales pour les personnes sans-abri est indéniable. Le projet de loi C-206, qui vise à mettre en place une stratégie nationale pour les lésions cérébrales, marque une étape importante dans la prise en charge de ces lésions au Canada, et par le fait même, dans la lutte contre l’itinérance.


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La législation vise à améliorer la prévention, le traitement et le soutien à la réadaptation de millions de Canadiens victimes de lésions cérébrales. Le projet de loi met l’accent sur la collaboration, l’éducation du public et la fourniture de soins aux personnes et à leurs familles qui doivent apprendre à vivre avec les conséquences d’une lésion cérébrale. Une stratégie nationale aura une incidence visible pour les personnes touchées, ainsi que pour l’ensemble de nos collectivités.

La Conversation Canada

Mauricio A. Garcia-Barrera reçoit des fonds de recherche liés aux travaux mentionnés dans cet article de l’ancien ministère de la Santé mentale et des Dépendances de la Colombie-Britannique, de la Vancouver Foundation, de Michael Smith Health Research BC et de Mitacs.

Cole J. Kennedy reçoit des fonds pour les recherches mentionnées dans cet article du ministère de la Santé mentale et des Dépendances de la Colombie-Britannique, de la Vancouver Foundation, de Michael Smith Health Research BC, de Mitacs et de la BC Brain Injury Association. Il bénéficie également du soutien d’Island Health et des Instituts de recherche en santé du Canada.

Grace C. Warren reçoit des fonds du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada dans le cadre d’une bourse d’études supérieures de maîtrise.

ref. Les lésions cérébrales sont près de 10 fois plus fréquentes chez les personnes sans-abri. Il faut en tenir compte pour faire face à l’itinérance – https://theconversation.com/les-lesions-cerebrales-sont-pres-de-10-fois-plus-frequentes-chez-les-personnes-sans-abri-il-faut-en-tenir-compte-pour-faire-face-a-litinerance-276555

We need to talk about how Black women educators experience burnout and care

Source: The Conversation – Canada – By Nadia Clarke Cordick, PhD Student, Educational Studies, Lakehead University

When I began teaching, I was the only Black educator on staff at my Ontario school.

In addition to my official responsibilities, I was often called on to translate cultural dynamics, support students experiencing racism and provide emotional labour for colleagues — for instance by serving as a shoulder to cry on.

As research related to Ontario and elsewhere in Canada shows, both these situations — of finding myself the sole Black educator on a staff, and being expected to provide emotional labour — are common for Black teachers.

No one named the cultural translation and emotional labour tasks, they were simply expected. While professional development days offered “wellness” sessions on mindfulness and stress reduction, they never addressed the racialized stress I was experiencing or named a systemic problem to be solved.

While often well-intentioned, as researchers across sectors have examined, “wellness” focused on individual responsibility can often be interpreted as asking individuals to cope better, rather than asking institutions, cultures or social structures to change.

Now, in my doctoral studies, I am developing a research plan to conduct a qualitative study with Black women educators in Ontario, where I explore how they experience burnout and care in predominantly white school systems — and how they re-imagine those systems as places of dignity, rest and belonging.




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Being the ‘only one’ at work and the decades long fight against anti-Black racism


Wellness focused on the individual

Teacher wellness strategies comprise things like short-term initiatives and professional development focused on stress management. These may be offered by school boards, teacher unions or third-party organizations.

Approaches to teacher wellness often ignore deeper contexts, including around racialized and gendered inequities: for example, that Black women educators face disproportionate stress due to systemic racism, isolation and exploitative emotional labour.

Research shows that generic self-care programming fails to acknowledge how race and gender shape the experience of burnout in education. Without addressing institutional conditions, these “solutions” become bandages on a structural wound.

The weight Black women carry in schools

Black women are often positioned as caretakers, expected to support students, serve on equity committees and manage diversity work, all while navigating workplace bias and surveillance. These added burdens are rarely acknowledged or compensated.

A 2023 doctoral dissertation called this out directly: “wellness” for Black women educators often becomes a form of resistance, not just recovery, in the face of institutional neglect. Emotional exhaustion is not a personal failure, but a predictable outcome of systems that extract care without offering care in return.

Many Black women educators also report experiencing “racial battle fatigue,” a term describing the cumulative toll of daily microaggressions, stereotype threats and constant self-monitoring in predominantly white environments.




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Addressing anti-Black racism is key to improving well-being of Black Canadians


In exploratory conversations conducted as part of developing my research,
I am hearing that Black women educators are experiencing harm in the very systems that claim to support their well-being — that we are being asked to survive conditions that need to change. One educator in Durham Region shared the following:

“In 2011 and again in 2019, I had white colleagues reach out and touch my hair, one of them during an introduction by my administrator. I had to tell them it made me uncomfortable, and that conversation was hard. But it’s the kind of emotional labour we carry, quietly.”

During the COVID-19 pandemic, emotional labour became even more visible. The same educator recalled that after George Floyd’s murder:

“Our admin opened a staff meeting by asking how we were feeling. There was no prep. No follow-up. It felt like emotional voyeurism. What were they offering in return for that vulnerability?”




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How to deal with the pain of racism — and become a better advocate: Don’t Call Me Resilient EP 2


Afrofuturism offers a liberatory framework

To truly support Black women educators, we need frameworks that centre justice, imagination and collective care, not just resilience.

One such approach is Afrofuturism: a Black radical tradition that blends memory, imagination and the envisioning of liberated futures and new worlds beyond racial violence.

In educational contexts, Afrofuturism has been used to disrupt deficit narratives and imagine liberatory possibilities for Black learners and educators alike.

Informed by Afrofuturist and Black feminist thought, my emerging research identifies four recurring principles that reframe well-being as political, collective and embodied:

  • Speculative imagination: Dreaming of educational spaces that don’t yet exist.

  • Embodiment: Honouring the body as a site of knowledge and resistance.

  • Fugitivity: Refusing harmful systems and finding joy outside their boundaries.

  • World-making: Creating new models of care, rest and belonging.

‘Affinity spaces’

These Afrofuturist and Black feminist principles partly emerged in practice during my earlier research in social justice studies, when I collaborated with Hill Run Club, a Toronto-based Black women’s running and wellness collective.

Working alongside 12 Black women over the course of a year, I engaged as both a researcher and a run coach through movement, reflective journaling and vision boarding. This community-rooted project was co-created with participants and explored how Black women experience wellness, safety, body politics and belonging in predominantly white fitness spaces.

This work countered dominant wellness narratives by engaging in speculative reimagining and centring community-rooted care as acts of resistance.
It also laid the methodological and theoretical foundation for my current research.

In a narrative interview, Aaries Clarke Cordick, a teacher candidate in Ontario, shared what Afrofuturist wellness means to her:

“Affinity spaces make a difference. Being around colleagues with similar philosophies of inclusion, or even just seeing teachers who reflect the diversity of our students matters. We need PD [professional development] that speaks directly to racial battle fatigue and burnout, especially for those working with marginalized students but in staff cultures that aren’t Black.”

How we can actually do better

So what would it mean to take Black women educators’ well-being seriously?

My work will continue to engage three approaches that shift the focus from individualized “self-care” toward structural, community-rooted change:

Institutionalize sister circles: These peer-led spaces are already being used informally for mutual support, mentorship and storytelling. Schools should recognize and resource them as formal professional learning structures.

Build radical rest into policy: Instead of encouraging teachers to “unplug” after work, school boards can conduct equity audits and provide protected wellness time during the school day.

Co-create wellness initiatives: Black women educators must be at the centre of designing wellness policies that reflect their lived realities, not treated as afterthoughts in generic programming.

These changes require commitment, but they are not impossible. They ask school systems to shift from extractive relationships to reciprocal ones, where care is not just encouraged but embedded.

Afrofuturism invites us to envision education as a site of liberation, not just endurance. In doing so, it reminds us that the well-being of Black women educators is not a luxury. It is a political imperative, and a blueprint for better schools for everyone.

The Conversation

Nadia Clarke Cordick does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. We need to talk about how Black women educators experience burnout and care – https://theconversation.com/we-need-to-talk-about-how-black-women-educators-experience-burnout-and-care-274400

Paix contre extraction en RDC : les limites de l’approche Trump

Source: The Conversation – in French – By Kasper Hoffmann, Adjunct assistant professor, Roskilde University

Début décembre 2025, Donald Trump posait, sourire aux lèvres, à la Maison-Blanche aux côtés du président congolais Félix Tshisekedi et du président rwandais Paul Kagame. « Nous réglons une guerre qui dure depuis des décennies», déclarait-il. Mais derrière ces grandes paroles se dessine une nouvelle forme de diplomatie, où la paix devient une monnaie d’échange et les minerais stratégiques de la République démocratique du Congo, l’enjeu central. Que signifie réellement cet accord pour la paix en RDC et pour la politique mondiale ?

L’accord entre les deux pays s’appuie sur le texte initial signé le 27 juin 2025.

Il prévoit notamment le retrait des troupes rwandaises de l’est du Congo et la neutralisation des forces rebelles des Forces démocratiques de libération du Congo (FDLR) opérant en RDC. Il inclut aussi le désarmement et la réintégration des groupes armés, ainsi que le retour des réfugiés et des déplacés internes, avec des garanties d’accès humanitaire. Enfin, il prévoit la création d’un cadre de coopération économique régionale centré sur les minerais critiques.

Nos travaux portent, entre autres, sur la gouvernance dans les zones de conflit, l’économie de guerre, ainsi que les conflits autour des ressources en RD Congo. Nous soutenons que, sans s’attaquer aux dynamiques historiques complexes du conflit, l’accord risque de ne pas garantir une paix durable.

Ce qui frappe n’est pas tant la promesse d’une plus grande transparence dans les chaînes d’approvisionnement — des mécanismes existent déjà — que le fait que celle-ci s’inscrive dans un partenariat direct avec le gouvernement et des entreprises américaines. Washington a d’ailleurs signé des accords économiques bilatéraux séparés avec les deux pays.

Une autre préoccupation concerne l’approche proposée pour traiter ces questions. Ce qui frappe n’est pas tant la promesse d’une plus grande transparence dans les chaînes d’approvisionnement — des mécanismes existent déjà — que le fait que celle-ci s’inscrive dans un partenariat direct avec le gouvernement et des entreprises américaines. Washington a d’ailleurs signé des accords économiques bilatéraux séparés avec les deux pays.




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L’objectif sous-jacent de l’accord

La tentative de l’administration Trump de négocier un accord de paix en RD Congo doit être considérée à la lumière de son approche décomplexée de la politique mondiale, axée sur la sécurisation des ressources telles que le pétrole au Venezuela et les minéraux critiques au Congo. Si les méthodes diffèrent, l’objectif sous-jacent est le même : garantir l’accès à des actifs économiques stratégiques et renforcer la position des États-Unis sur la scène mondiale. Dans les deux cas, cette approche a ignoré les institutions multilatérales et les cadres de coopération existants pour privilégier une approche unilatérale.

L’accord entre la RD Congo et le Rwanda est le fruit de mois de diplomatie discrète menée par Massad Boulos, conseiller spécial de Trump pour l’Afrique. À première vue, il semble prometteur. Mais une analyse plus fine révèle une logique inquiétante : une guerre complexe façonnée par des dynamiques historiques profondes, réduite à une question d’accès aux minerais, en ignorant les facteurs qui alimentent la violence depuis plus de trente ans.

Selon nos recherches, ces facteurs comprennent la nature de l’État congolais, les liens entre la terre et l’identité ainsi que la militarisation de la compétition politique.

Dans cette approche, la paix devient une monnaie d’échange plutôt qu’un processus politique. Plus alarmant encore, elle légitime – voire récompense – le Rwanda pour avoir envoyé des troupes dans un État souverain voisin, en violation des principes fondamentaux du droit international. Cette atteinte à l’intégrité territoriale crée un précédent dangereux et reflète une tendance plus large observée avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et les attaques israéliennes au Liban. Elle nous éloigne d’une solution durable à un conflit qui cause des souffrances humanitaires immenses depuis des années.




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Plus largement, l’administration Trump a systématiquement cherché à négocier la paix par une approche transactionnelle, reposant sur des incitations économiques allant des accords miniers aux menaces tarifaires pour influencer les parties au conflit. C’est le même schéma utilisé dans le différend frontalier entre la Thaïlande et le Cambodge ou dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Avec, jusq’ici, des résultats mitigés.

Des garanties sécuritaires floues

Une raison majeure de ces échecs est que ces accords ne s’attaquent pas aux causes historiques complexes des conflits : griefs identitaires, héritages de répression étatique, institutions fragiles et rivalités géopolitiques. Les incitations économiques promises sont souvent liées à des investissements qui ne se concrétiseront que dans un avenir lointain. Elles ne permettent donc pas de créer la confiance immédiate nécessaire pour engager un processus de paix.

Les processus de paix menés par les États-Unis se heurtent aussi à des problèmes d’application. Sous Trump, le poids des garanties sécuritaires américaines reste flou, tout comme l’influence réelle sur les acteurs susceptibles de faire échouer l’accord. Sans surprise, plusieurs accords ont été violés ou partiellement mis en œuvre. C’est aussi le cas pour l’accord Rwanda–Congo.

Alors que les dirigeants posaient côte à côte à la Maison-Blanche, les combats s’intensifiaient sur le terrain avec une nouvelle offensive des rebelles AFC/M23 soutenus par Kigali. Le 10 décembre, le groupe a même occupé Uvira, deuxième ville du Sud-Kivu, marquant une escalade majeure aux implications régionales. L’AFC/M23 a encore retiré officiellement ses troupes afin d’instaurer la confiance. Sur le terrain, les effets de ce retrait sur les processus de paix en cours restent incertains. L’occupation a causé d’importants dommages économiques à la ville et a aggravé les tensions intercommunautaires, notamment les menaces visant les Banyamulenge, une communauté tutsie vivant sur les Hauts Plateaux d’Itombwe.




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Un ordre mondial en mutation

Lors d’une campagne militaire antérieure du mouvement rebelle M23 en 2012 et 2013, plusieurs puissances occidentales et africaines, comme les États-Unis, l’Afrique du Sud et plusieurs membres de l’UE avaient exercé une pression sur Kigali, via des sanctions et des menaces de suspension d’aide, qui a contribué au retrait de ses troupes. Ce type d’action collective multilatérale semble aujourd’hui révolu, malgré certaines sanctions imposées par les États-Unis et l’UE après la prise de Goma par les rebelles AFC/M23 en janvier 2025. La priorité donnée par Trump aux intérêts économiques américains a affaibli la réponse internationale nécessaire pour élaborer et mettre en oeuvre un accord de paix global

L’enjeu central de la rivalité internationale autour de la RDC est l’accès à ses immenses réserves de minerais critiques : coltan, cassitérite, or, lithium dans l’est, ainsi que cuivre et cobalt dans le sud-est.

Cette course mondiale pour l’accès à ces minéraux est motivée non seulement par l’essor de l’IA générative et la transition vers les énergies vertes, mais aussi par le rôle croissant qu’ils jouent dans l’industrie de la défense. Cependant, l’approvisionnement reste incertain, car seuls quelques pays extraient et traitent ces minerais, dont certains sont actuellement en guerre. C’est ce qui explique l’intérêt de Trump pour des accords similaires en Ukraine et en Birmanie.

Pour l’administration Trump, la paix en RDC semble donc moins être une fin en soi qu’un moyen de garantir l’accès à ces ressources stratégiques. Cette politique s’inscrit dans une stratégie plus large de sécurisation des chaînes d’approvisionnement, qui guide également ses investissements. Ces dernières années, le gouvernement américain a ainsi investi massivement dans le corridor ferroviaire de Lobito, destiné à acheminer les minerais vers la côte atlantique, puis vers les marchés américains.

Mépris du droit international

Les motivations géopolitiques et économiques derrière ces efforts sapent leur efficacité, y compris en RDC. Elles illustrent le mépris de Washington pour le droit international, créant un environnement permissif où les violations de l’intégrité territoriale se banalisent. Il n’est pas anodin que l’AFC/M23, soutenu par Kigali, ait pris Goma quelques jours après l’investiture de Trump le 20 janvier 2025. Cela montre que le conflit congolais est à la fois façonné par, et contribue à façonner, un ordre mondial qui s’éloigne des normes juridiques.

Des groupes de la société civile qualifient l’accord négocié par l’administration Trump de « pacte paix contre extraction ». Les factions armées vont plus loin, le présentant comme un signe d’impérialisme américano-rwandais pour justifier leur lutte. Pendant ce temps, la prise d’Uvira par l’AFC/M23 met à mal la crédibilité de Washington comme médiateur.

Quand de telles violations restent impunies, le signal est clair : la vision trumpienne d’une nouvelle Pax Americana est érigée sur des bases fragiles.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Paix contre extraction en RDC : les limites de l’approche Trump – https://theconversation.com/paix-contre-extraction-en-rdc-les-limites-de-lapproche-trump-273189

Le droit civil n’aime pas les chats, mais il aime la responsabilité

Source: The Conversation – France (in French) – By Jordy Bony, Docteur et Professeur en droit à l’EM Lyon, EM Lyon Business School

Quand le chat, malgré sa liberté légendaire, se heurte à un adversaire aussi têtu que le Code civil, quand un plaignant obtient, outre des dommages et intérêts, le versement d’une astreinte financière de 30 euros chaque fois que le félin domestique de sa voisine entrera dans son jardin, cela donne un jugement qui fait beaucoup jaser médiatiquement, mais qui n’est pas du tout surprenant quand on regarde ce que dit le droit.


Le Code civil n’aime pas les chats parce qu’ils sont indisciplinés, imprévisibles et libres, trois qualités que le droit supporte mal. En revanche, il aime la responsabilité, car elle permet de réparer sans juger.

Retour sur une actualité surprenante datant de 2025 : une propriétaire de chat a été condamnée à payer 1 250 euros à son voisin pour des dégradations causées par son animal. Si cette décision a suscité beaucoup d’émoi, elle permet aussi de mieux comprendre une logique du droit civil méconnue du grand public, celle de la réparation sans faute du fait de l’animal, et, de façon plus globale les enjeux juridiques concernant le statut de nos compagnons domestiques.

Les faits et la décision de justice

En l’espèce, une propriétaire de chat vivant dans une maison individuelle laissait son animal circuler librement à l’extérieur. À plusieurs reprises, le chat s’est introduit dans la propriété voisine, où il a causé diverses dégradations, notamment dans le jardin et les aménagements extérieurs. Malgré les démarches amiables entreprises par le voisin pour faire cesser ces intrusions, les passages répétés de l’animal se sont poursuivis.

Estimant subir un préjudice anormal et récurrent, le voisin a alors saisi le tribunal judiciaire compétent. Il reprochait à la propriétaire de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour empêcher son chat de pénétrer sur sa propriété et sollicitait une indemnisation au titre des nuisances et dégradations subies.

Par une ordonnance rendue en janvier 2025, le tribunal de Béziers (Hérault) a fait droit à cette demande. Il a condamné la propriétaire du chat à verser une somme totale de 1 250 euros, comprenant des dommages et intérêts ainsi que des frais de justice. Le juge a également assorti sa décision d’une astreinte financière en cas de nouvelles intrusions de l’animal sur la propriété voisine (soit 30 euros à chaque passage de l’animal chez le voisin), afin d’inciter la propriétaire à prendre des mesures effectives pour y mettre fin. À noter que le voisin avait installé des caméras chez lui pour prouver le passage du chat.

Cette décision, largement relayée dans les médias, a pu surprendre par son montant et par l’idée même qu’un propriétaire puisse être tenu de réparer le comportement d’un chat, animal souvent perçu comme indépendant et difficilement contrôlable. Elle s’inscrit pourtant dans une logique juridique bien établie en droit civil, fondée sur la responsabilité du gardien de l’animal et sur la protection des victimes de troubles anormaux de voisinage.

Explication de la logique juridique

La première clé de compréhension, très pragmatique, est la suivante : le droit civil ne s’intéresse pas à l’intention de l’animal. Il s’intéresse à une question plus terre-à-terre : qui doit réparer le dommage survenu à la suite des intrusions du chat ?

C’est précisément l’objet de la responsabilité civile : remettre la victime du dommage, autant que possible, dans la situation où elle se serait trouvée si le dommage n’avait pas eu lieu. Et c’est là que le chat, malgré son indépendance légendaire, tombe sur un adversaire plus têtu que lui : le Code civil.

En droit civil français, la responsabilité civile est encadrée par les articles 1240 et suivants du code civil. L’article 1243 intéresse particulièrement notre cas. Il énonce la chose suivante :

« Le propriétaire d’un animal, ou celui qui s’en sert, pendant qu’il est à son usage, est responsable du dommage que l’animal a causé, soit que l’animal fût sous sa garde, soit qu’il fût égaré ou échappé. »

Autrement dit le propriétaire dont le chat erre dans le voisinage devra répondre des dégradations commises par ce dernier, qu’importe que cela soit le résultat d’un manque de diligence ou non. Le Code civil est plutôt clair sur la question.

Il en va de même pour les parents responsables de leurs enfants mineurs causant des dégradations ou des instituteurs et artisans qui sont responsables de leurs élèves et apprentis lorsqu’ils sont sous leur surveillance.

Il faut insister sur un point qui explique, à lui seul, le sentiment de « sévérité » que cette affaire peut susciter : la responsabilité du fait des animaux est une responsabilité de plein droit. Concrètement, le voisin n’a pas à démontrer que la propriétaire a été négligente ni qu’elle « aurait pu faire mieux » : il doit surtout établir que l’animal a joué un rôle dans la survenance du dommage et que la personne poursuivie en était le propriétaire ou, plus largement, le gardien. Qu’importe, d’ailleurs, que l’animal viennent une seule fois ou de façon récurrente. À partir du moment où le lien peut être établi avec certitude entre un dommage certain, la venue du chat et le propriétaire, la responsabilité peut être engagée.

Être le gardien d’un chat implique d’être tenu responsable de ses possibles dégradations des biens d’autrui.
Fourni par l’auteur

En droit, la notion de « garde » renvoie à l’idée de maîtrise : celui qui a l’usage, le contrôle et la direction de l’animal. Dans l’immense majorité des cas, c’est le propriétaire. Et c’est précisément parce que le chat est un chat (mobile, autonome, parfois fugueur) que le droit choisit une règle simple : la victime ne supporte pas le risque de cette autonomie ; le gardien, si, lorsqu’il est parfaitement identifiable.

C’est quelque chose qui peut être sous-estimé, mais adopter un animal est de fait vecteur de responsabilité. La Société protectrice des animaux (SPA) met d’ailleurs régulièrement à jour la liste des obligations des propriétaires d’animaux domestiques.

À ce stade, le raisonnement est clair, mais l’affaire ne se limite pas à un pot de fleurs renversé. Elle parle aussi de voisinage. En effet, le deuxième fondement utile pour comprendre la décision est la théorie du trouble anormal de voisinage, désormais consacrée dans le Code civil. L’article 1253 dispose que

« Le propriétaire […] qui est à l’origine d’un trouble excédant les inconvénients normaux de voisinage est responsable de plein droit du dommage qui en résulte. »

Dans le langage juridique, « de plein droit » signifie ici que la victime n’a pas à prouver une faute, à condition d’établir l’existence d’un trouble anormal et un lien de causalité entre ce trouble et le chat.

Là encore, la logique est accessible : vivre en société implique d’accepter des désagréments ordinaires. Mais lorsqu’une nuisance dépasse ce qu’on peut raisonnablement tolérer (par sa répétition, sa durée, sa fréquence ou son intensité), le droit ouvre droit à réparation. Dans cette affaire, la répétition des intrusions (et la persistance malgré les démarches amiables) est précisément ce qui fait basculer le dossier du simple incident vers un trouble que le juge peut considérer comme anormal.

Reste enfin une question plus générale, qui explique aussi l’étonnement du public : quel est, au juste, le statut juridique d’un animal ?

Un animal sensible… mais pas responsable au sens du droit

Le droit français reconnaît la singularité de l’animal : l’article 515-14 du Code civil dispose que les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité, tout en précisant qu’ils demeurent soumis au régime des biens (sous réserve des lois qui les protègent).

Autrement dit l’animal n’est pas reconnu comme un bien classique au sens du Code civil, mais il n’est pas non plus un sujet de droit civilement « débiteur » : il ne peut pas, juridiquement, être condamné à indemniser. Le droit civil se tourne donc vers une personne : le gardien, parce que c’est le seul acteur doté d’un patrimoine sur lequel la réparation peut s’exécuter. C’est cette singularité qui permet d’affirmer avec humour que « le droit civil n’aime pas les chats » dans le sens où l’animal, en général, s’est révélé être un des enjeux juridiques de la modernisation du droit civil.

Le statut juridique de l’animal demeure toujours un sujet d’intenses débats, riches également en précédents historiques qui peuvent sembler étonnants, à l’instar des procès des animaux qui ont été rendus du XIIIᵉ au XVIᵉ siècle. Aujourd’hui, les poursuites pénales à l’encontre des animaux ne sont pas possibles puisqu’ils sont dénués de personnalité juridique. C’est un élément auquel il faut cependant faire attention, car certaines personnes défendent aujourd’hui l’octroi d’une personnalité juridique animale.

Une truie et ses porcelets jugés pour le meurtre d’un enfant. Le procès aurait eu lieu en 1457. la mère a été reconnue coupable mais les porcelets ont été acquittés.
Wikimédia, CC BY

Au fond, cette affaire en dit moins sur les chats que sur le droit civil : ce dernier ne moralise pas, il œuvre pour la réparation. Le propriétaire d’un animal peut trouver cela injuste, surtout lorsque l’animal échappe en partie à son contrôle. Mais c’est précisément la logique du système : éviter que la victime supporte seule un trouble qu’elle n’a pas choisi. Le droit civil n’a pas de préférence pour les chats ou contre eux. Il a une préférence constante : identifier un responsable et réparer.

Si le chat fauteur de troubles avait été un animal errant sans propriétaire, il aurait été manifestement impossible pour le propriétaire du jardin d’obtenir réparation, en l’absence de gardien identifié du félin. Idem pour les animaux non domestiques qui doivent faire l’objet d’une autre forme de contrôle.

À cet égard, le statut du chat peut troubler. Si le droit le considère comme un animal domestique quand il a un gardien, certains peuvent questionner cette nature. C’est ce que souligne l’historienne des sciences Valérie Chansigaud dans Histoire de la domestication animale (2020), lorsqu’elle rappelle le statut atypique du chat. À la différence de nombreuses races de chiens dont l’aptitude à la chasse s’est trouvée « altérée par la domestication », le chat conserve généralement ses capacités de prédateur. Il peut s’éloigner de son gardien, et il reste « difficile de distinguer morphologiquement » les chats domestiques des chats sauvages. Le chat demeure ainsi, écrit-elle, « une énigme » qui « interroge la notion même de domestication ».

The Conversation

Jordy Bony ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le droit civil n’aime pas les chats, mais il aime la responsabilité – https://theconversation.com/le-droit-civil-naime-pas-les-chats-mais-il-aime-la-responsabilite-276321

Lever le voile sur les microbiotes inconnus des coraux du Pacifique à bord de Tara

Source: The Conversation – France in French (2) – By Shinichi Sunagawa, Associate Professor at the Department of Biology, Swiss Federal Institute of Technology Zurich

Les récifs coralliens sont des structures qui abritent une variété de microbiomes formant un réservoir de diversité taxonomique (c’est-à-dire d’espèces, genres et familles), génétique et chimique. Shinichi Sunagawa, Fourni par l’auteur

Depuis des décennies, nous voyons les récifs coralliens comme les « forêts tropicales aquatiques » : des écosystèmes colorés et complexes regorgeant de poissons, d’éponges et de coraux. Cependant, nos recherches récentes suggèrent que cette vision passe sous silence un aspect crucial des récifs coralliens. Au-delà de leurs couleurs si vivaces, ils abritent tout un monde microscopique. Cet univers caché se compose de nombreux ingénieurs chimistes, qui pourraient détenir les clés d’une prochaine génération de médicaments vitaux.

Nos travaux, publiés aujourd’hui dans Nature, fruit d’une collaboration internationale entre mon laboratoire et ceux des professeurs Paoli et Piel avec la Fondation Tara Océan, montrent que les coraux ne sont pas de « simples » animaux individuels, mais plutôt des « super-organismes ». On pourrait les imaginer comme des villes animées où le récif corallien fournit un habitat vivant à des milliards de microbes qui y accomplissent des fonctions vitales.

Ce que nous avons découvert au sein de ces communautés microscopiques nous a stupéfiés : en analysant 820 échantillons provenant de 99 récifs coralliens à travers le Pacifique, nous avons reconstitué le génome de 645 espèces microbiennes vivant dans les coraux… dont plus de 99 % étaient totalement inconnues.

Qui plus est, nos études génétiques montrent que ces minuscules résidents ne sont pas passifs, mais des ingénieurs chimistes prolifiques : ils abritent dans leur ADN une immense variété de « plans » biosynthétiques (qui visent la formation de composés chimiques par des êtres vivants, des bactéries par exemple). Cette variété est plus grande que ce qui a été documenté jusqu’à présent dans l’ensemble des océans du monde.

Comment avons-nous fait cette découverte ?

Notre découverte a commencé à bord de la goélette de recherche Tara, longue de 36 mètres et conçue pour résister à la glace arctique. Après avoir mené une exploration approfondie du plancton dans les océans du globe, Tara nous a servi de laboratoire flottant pour la mission Tara Pacific. Pendant plusieurs années, notre équipe a visité 99 récifs à travers le Pacifique. La vie à bord de Tara, c’est l’unique combinaison d’une navigation pas toujours paisible et d’une biologie high tech : tandis que l’équipage gérait le navire, des équipes de plongeurs collectaient des échantillons de coraux dans des archipels éloignés de plusieurs milliers de kilomètres.

carte
Le trajet de l’expédition Tara et sa collecte d’échantillons.
tara, Fourni par l’auteur

De retour à terre, un vrai travail de détective a commencé. Le séquençage de l’ADN au Centre National de Séquençage français (Genoscope) et la reconstruction des génomes à l’aide des supercalculateurs de l’ETH Zurich nous ont permis de décoder les informations génétiques des microbes coralliens.

Ainsi est apparue une carte des microbiomes coralliens du Pacifique, à une échelle inédite. Nous avons découvert que les microbes sont très spécifiques à leurs hôtes coralliens ; chaque espèce de corail possède sa propre empreinte microbienne façonnée au cours de millions d’années d’évolution.

En quoi cette découverte est-elle importante ?

La plupart des médicaments actuels ont été découverts dans la nature, le plus souvent à partir de bactéries du sol. Mais aujourd’hui, les bactéries résistantes aux antibiotiques constituent une menace mondiale croissante et nous sommes à court de nouvelles pistes dans le sol.




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C’est là que les minuscules mais puissants « ingénieurs chimistes » des récifs coralliens prennent toute leur importance en termes d’applications potentielles. Dans leur ADN, ces microbes codent des ensembles de gènes biosynthétiques : des manuels d’instructions pour construire diverses molécules biochimiques, y compris des antibiotiques.

En effet, comme les microbes associés aux coraux vivent dans l’environnement hautement compétitif des récifs, ils ont développé des armes chimiques sophistiquées pour défendre leurs hôtes ou combattre leurs rivaux. En identifiant ces ensembles de gènes biosynthétiques, nous avons donc découvert une « bibliothèque moléculaire » écrite dans un langage que nous commençons seulement à traduire. Ces substances chimiques pourraient peut-être apporter des solutions aux défis biotechnologiques et aux maladies humaines.

Quelle est la prochaine étape ?

Notre découverte de nouvelles espèces microbiennes et de la diversité biochimique des coraux n’est qu’un début. L’expédition Tara Pacific n’a étudié qu’une poignée d’espèces de coraux, alors qu’au moins 1500 ont été décrites dans le monde entier, ce qui suggère un énorme potentiel de percées scientifiques.

Mais une tragédie est en train de se dérouler : à mesure que le changement climatique réchauffe les océans, les récifs coralliens meurent. Lorsqu’un récif disparaît, nous ne perdons pas seulement un magnifique écosystème, nous assistons à la « combustion » de cette bibliothèque, avant même d’avoir eu la chance d’en lire les livres.

Le voyage qui a commencé sur Tara est désormais une course contre la montre pour percer les secrets contenus dans les microbiomes des coraux et autres organismes récifaux avant qu’ils ne disparaissent à jamais. Il est essentiel de protéger les récifs, non seulement pour l’environnement et les millions de personnes qui en dépendent directement, mais aussi pour préserver la pharmacie biologique qui pourrait protéger la santé humaine pour les générations à venir.

The Conversation

Shinichi Sunagawa a reçu des financements de la Swiss National Science Foundation.

Chris Bowler ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lever le voile sur les microbiotes inconnus des coraux du Pacifique à bord de Tara – https://theconversation.com/lever-le-voile-sur-les-microbiotes-inconnus-des-coraux-du-pacifique-a-bord-de-tara-276891

Escroqueries en ligne : au Cambodge, des victimes torturées dans des « usines à arnaques » se retrouvent sans protection

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ivan Franceschini, Lecturer, Chinese Studies, The University of Melbourne

L’offensive contre les réseaux d’arnaques au Cambodge a libéré des milliers de travailleurs étrangers. Elle a aussi provoqué une crise humanitaire silencieuse : aujourd’hui, des victimes de traite dorment dans la rue en attendant une aide qui tarde à venir.


« Je fuyais la guerre, et je me suis retrouvé à nouveau en guerre. » C’est ainsi qu’Éric, un jeune homme originaire d’Afrique centrale, nous décrit la manière dont il s’est retrouvé dans une scam factory (un centre organisé où des personnes sont contraintes d’effectuer des arnaques en ligne à grande échelle) au Cambodge, avant d’y être bloqué, sans aucune issue possible.

L’histoire d’Éric (nous utilisons un pseudonyme et ne révélons pas son pays d’origine afin de le protéger) ressemble à celle de nombreux travailleurs piégés dans l’industrie des arnaques. Après avoir fui le conflit dans son pays et vécu dans une extrême précarité, Éric a reçu un courriel lui proposant un emploi au Cambodge rémunéré 2 000 dollars américains par mois (1700 euros). Le recruteur l’a rapidement convaincu d’accepter.

Lorsqu’il a tenté de prévenir l’une de ses cibles qu’elle était victime d’une arnaque, les responsables l’ont découvert et l’ont roué de coups avec une telle violence qu’il a cru qu’il allait mourir. Dans les semaines suivantes, il a été témoin de sévices graves infligés à d’autres et de la disparition de plusieurs collègues. L’un d’eux a sauté par une fenêtre, dans ce qui semblait être une tentative de suicide, et n’a jamais été revu.

Un mois plus tard, Éric est parvenu à s’échapper lorsque l’armée thaïlandaise a commencé à bombarder le Cambodge lors d’affrontements le long de leur frontière commune. Sa liberté a toutefois été de courte durée. Il a de nouveau été victime de traite et transféré vers un autre complexe, où il a passé un mois supplémentaire en captivité avant de réussir à fuir définitivement à la mi-janvier.

Offensive gouvernementale

Éric est désormais bloqué au Cambodge, comme des milliers d’autres étrangers libérés ces dernières semaines de scam factories, alors que circulent des rumeurs d’une vaste offensive des autorités contre ce secteur.

Cette répression a commencé le mois dernier après l’arrestation du magnat chinois Chen Zhi, que le département américain de la Justice a présenté comme « le cerveau d’un vaste empire de cyberfraude ».

L’arrestation de Chen a accentué la pression internationale croissante sur le Cambodge pour qu’il assume enfin son rôle dans l’essor de l’industrie mondiale des arnaques en ligne, qui génère chaque année des milliards de dollars de revenus illicites et a conduit à la traite de centaines de milliers de travailleurs vers des « scam factories » sordides en Asie du Sud-Est et au-delà.

Les autorités cambodgiennes ont déjà mené des descentes dans ces complexes par le passé, mais ces opérations sont restées limitées et ont souvent semblé relever davantage du geste symbolique que d’une réelle volonté d’éradication.

Coincés dans l’impasse

L’exode massif de travailleurs hors de ces complexes, dont beaucoup n’ont ni passeport, ni argent, ni destination d’accueil, conduit à ce qu’Amnesty International qualifie de « crise humanitaire en pleine expansion ».

Deux d’entre nous (Ling et Ivan) se trouvaient au Cambodge pour surveiller les scam factories lorsque l’offensive a été lancée. Nous avons vu des personnes désespérées, sans papiers, faire la queue devant leurs ambassades à Phnom Penh, tentant d’obtenir de l’aide pour rentrer chez elles.

L’ambassade d’Indonésie a indiqué que plus de 3 400 personnes ont sollicité une assistance consulaire. D’après nos échanges avec des responsables d’ambassades, l’Ouganda et le Ghana comptent chacun environ 300 ressortissants bloqués, et le Kenya en dénombre plus de 200.

Les ambassades de Chine et d’Indonésie sont parvenues à convaincre le gouvernement cambodgien de placer leurs citoyens dans des centres d’accueil en attendant leur expulsion. Le Kenya, de son côté, a obtenu une exemption des amendes encourues pour absence de documents ou dépassement de visa, et les Kényans bloqués tentent désormais de réunir les fonds nécessaires pour payer leurs billets d’avion.

Les personnes originaires d’autres pays, en revanche, se heurtent à un mur de la part de la bureaucratie cambodgienne.

La plupart des Africains que nous avons rencontrés se trouvent dans une situation dramatique. Ils viennent de pays qui ne disposent pas de représentation diplomatique au Cambodge et ont été éconduits par des agences internationales et par leurs partenaires locaux, invoquant un « manque de ressources » et des restrictions liées à la réglementation locale.

Nombre de survivants ont mis en commun leurs maigres moyens pour louer des chambres dans des pensions acceptant les personnes sans papiers, tandis que d’autres sont contraints de dormir dans la rue ou de dépendre de la générosité de bons samaritains. Beaucoup vivent dans la crainte d’une arrestation, la police procédant à des contrôles dans les habitations et les hôtels pour vérifier les documents d’identité.

Éric fait partie des relativement chanceux qui ont pu trouver un hébergement temporaire, mais son avenir reste profondément incertain. Il n’a ni passeport, ni famille, ni pays vers lequel retourner. Interrogé sur ses espoirs, il répond simplement qu’il veut un endroit où recommencer sa vie – peu importe lequel. Il est aussi désespéré à l’idée de partir à la recherche de sa famille restée au pays, ne sachant même pas si elle est encore en vie.

La fin d’une industrie ?

Les autorités cambodgiennes présentent ces opérations comme une rupture décisive avec le passé. Elles se sont engagées à éradiquer les puissants réseaux d’arnaques en ligne présents dans le pays d’ici avril.

Reste à savoir si ces raids traduisent un véritable changement de cap durable ou s’ils constituent une réponse ponctuelle à un regain de pressions diplomatiques. Bien qu’il s’agisse de l’action la plus vaste menée à ce jour par le Cambodge, ce n’est pas la première offensive du gouvernement. L’industrie, jusqu’à présent, y a toujours survécu.

Et des poches d’activité subsistent. D’après notre veille sur Telegram et nos échanges avec des acteurs du secteur, nombre d’entre eux continuent d’opérer dans des zones comme Koh Kong et Poipet.

En outre, des réseaux d’arnaques poursuivent le recrutement de travailleurs toujours piégés dans le pays. Plusieurs victimes bloquées nous ont confié avoir été approchées avec des offres d’emploi présentées comme un moyen simple de gagner assez d’argent pour financer leur billet de retour.

Par ailleurs, les réseaux continuent de recruter parmi les travailleurs coincés dans le pays. De nombreuses victimes bloquées nous ont raconté avoir été démarchées avec des offres d’emploi présentées comme une solution rapide pour réunir l’argent nécessaire à un billet d’avion et rentrer chez elles.

Des annonces d’emploi circulent également sur Telegram, visant ces mêmes personnes avec de prétendues « opportunités » précisément au moment où elles sont les plus vulnérables. Beaucoup ont subi de graves violences et ont un besoin urgent d’un soutien psychologique.

À ce stade, les appels des survivants à la communauté internationale sont restés largement sans réponse. Faute d’une intervention rapide et coordonnée pour leur venir en aide, les perspectives sont sombres – et l’avantage risque, une fois encore, de revenir aux escrocs.

The Conversation

En 2024, Ivan a cofondé EOS Collective, une organisation à but non lucratif consacrée à l’analyse des mécanismes de l’industrie des arnaques en ligne et des réseaux criminels qui l’alimentent, ainsi qu’au soutien des survivants contraints de participer à ces activités illégales.

Charlotte Setijadi a précédemment bénéficié de financements de recherche du ministère de l’Éducation de Singapour et du Singapore Social Science Research Council. Elle est actuellement l’une des co-responsables de l’Indonesia Forum de l’Université de Melbourne.

En 2024, Ling Li a cofondé EOS Collective, une organisation à but non lucratif dédiée à l’étude des mécanismes de l’industrie des arnaques en ligne et des réseaux criminels qui la structurent, ainsi qu’au soutien des survivants contraints de participer à ces activités illégales.

ref. Escroqueries en ligne : au Cambodge, des victimes torturées dans des « usines à arnaques » se retrouvent sans protection – https://theconversation.com/escroqueries-en-ligne-au-cambodge-des-victimes-torturees-dans-des-usines-a-arnaques-se-retrouvent-sans-protection-275961

Un singe star du Net, sa peluche et une expérience vieille de 70 ans : ce que Punch nous dit de la théorie de l’attachement

Source: The Conversation – in French – By Mark Nielsen, Associate Professor, School of Psychology, The University of Queensland

La vidéo d’un petit singe blotti contre une peluche a ému la planète. Derrière l’émotion, elle rappelle une leçon majeure de la psychologie : on ne grandit pas seulement avec de la nourriture, mais avec du lien.


Sa quête de réconfort a ému des millions d’internautes. Punch, un bébé macaque, est devenu une célébrité d’Internet. Abandonné par sa mère et rejeté par le reste de son groupe, il s’est vu offrir par les soigneurs du zoo municipal d’Ichikawa, au Japon, une peluche d’orang-outan pour lui servir de mère de substitution. Les vidéos le montrant agrippé au jouet ont depuis fait le tour du monde.

Mais l’attachement de Punch à son compagnon inanimé ne se résume pas à une vidéo bouleversante. Il renvoie aussi à l’histoire d’une célèbre série d’expériences en psychologie, menées dans les années 1950 par le chercheur américain Harry Harlow.

Les résultats de ces travaux ont nourri plusieurs des principes fondamentaux de la théorie de l’attachement, selon laquelle le lien entre le parent et l’enfant joue un rôle déterminant dans le développement de ce dernier.

En quoi consistaient les expériences de Harlow ?

Harry Harlow a séparé des singes rhésus de leur mère dès la naissance. Ces petits ont ensuite été élevés dans un enclos où ils avaient accès à deux « mères » de substitution.

La première était une structure en fil de fer, à laquelle on avait donné la forme d’une guenon, équipée d’un petit dispositif permettant de fournir nourriture et boisson.

La seconde était une poupée en forme de singe, recouverte d’éponge et de tissu éponge. Douce et réconfortante, elle n’apportait pourtant ni nourriture ni eau : ce n’était guère plus qu’une silhouette moelleuse à laquelle le petit pouvait s’agripper.

Un petit singe repose blotti contre sa mère de substitution en tissu
La « mère » en fil de fer et la « mère » en tissu dans l’expérience de Harlow.
H. F. Harlow (1958). « The nature of love », American Psychologist, 13(12), 673–685

On se retrouve donc avec, d’un côté, une « mère » qui offre du réconfort mais ni nourriture ni boisson, et, de l’autre, une structure froide, dure et métallique, qui assure l’apport alimentaire.

Ces expériences répondaient au béhaviorisme, courant théorique dominant à l’époque. Les béhavioristes soutenaient que les bébés s’attachent à celles et ceux qui satisfont leurs besoins biologiques, comme la nourriture et l’abri.

Harlow a ainsi battu en brèche cette théorie en affirmant qu’un bébé ne se construit pas seulement à coups de biberons : il a besoin de contact, de chaleur et d’attention pour s’attacher.

Selon une lecture strictement béhavioriste, les petits singes auraient dû rester en permanence auprès de la « mère » en fil de fer, celle qui les nourrissait. C’est l’inverse qui s’est produit. Ils passaient l’essentiel de leur temps agrippés à la « mère » en tissu, douce mais incapable de leur donner à manger.

Dans les années 1950, Harlow a ainsi démontré que l’attachement repose d’abord sur le réconfort et la tendresse. Face au choix, les bébés privilégient la sécurité affective à la simple satisfaction des besoins alimentaires.

En quoi cela a-t-il influencé la théorie moderne de l’attachement ?

La découverte de Harlow a marqué un tournant, car elle a profondément remis en cause la vision béhavioriste dominante à l’époque. Selon cette approche, les primates – humains compris – fonctionneraient avant tout selon des mécanismes de récompense et de punition, et s’attacheraient à celles et ceux qui répondent à leurs besoins physiques, comme la faim ou la soif.

Dans ce cadre théorique, la dimension affective n’avait pas sa place. En menant ses expériences, Harlow a renversé cette grille de lecture : il a montré que l’attachement ne se réduit pas à la satisfaction des besoins biologiques, mais repose aussi, et surtout, sur le lien émotionnel.

La préférence des petits singes pour la « nourriture émotionnelle » – en l’occurrence les câlins à la mère de substitution recouverte de tissu éponge – a posé les bases de la théorie de l’attachement.

Selon cette théorie, le développement harmonieux d’un enfant dépend de la qualité du lien qu’il tisse avec la personne qui s’occupe de lui. On parle d’attachement « sécurisé » lorsque le parent ou le proche référent apporte chaleur, attention, bienveillance et disponibilité. À l’inverse, un attachement insécure se construit dans la froideur, la distance, la négligence ou la maltraitance.

Comme chez les singes rhésus, nourrir un bébé humain ne suffit pas. Vous pouvez couvrir tous ses besoins alimentaires, mais sans affection ni chaleur, il ne développera pas de véritable attachement envers vous.

Que nous apprend le cas de Punch ?

Le zoo ne menait évidemment aucune expérience. Mais la situation de Punch reproduit, presque malgré elle, le dispositif imaginé par Harlow. Cette fois, ce n’est plus un laboratoire, mais un environnement bien réel – et pourtant, le résultat est étonnamment similaire. Comme les petits singes de Harlow qui privilégiaient la « mère » en tissu éponge, Punch s’est attaché à sa peluche Ikea.

Dans le cas du zoo, il manque évidemment un élément clé de l’expérience originale : il n’y a pas, en face, d’option dure mais nourricière avec laquelle comparer. Mais au fond, ce n’est pas ce que cherchait le singe. Ce qu’il voulait, c’était un refuge doux et rassurant – et c’est précisément ce que lui offrait la peluche.

Les expériences de Harlow étaient-elles éthiques ?

Aujourd’hui, une grande partie de la communauté internationale reconnaît aux primates des droits qui, dans certains cas, s’apparentent à ceux accordés aux humains.

Avec le recul, les expériences de Harlow apparaissent comme particulièrement cruelles. On n’envisagerait pas de séparer un bébé humain de sa mère pour mener une telle étude ; pour beaucoup, il ne devrait pas davantage être acceptable de l’infliger à des primates.

Il est frappant de voir à quel point ce parallèle avec une expérience menée il y a plus de 70 ans continue de fasciner. Punch n’est pas seulement la nouvelle star animale d’Internet : il nous rappelle l’importance du réconfort et du lien.

Nous avons tous besoin d’espaces doux. Nous avons tous besoin d’endroits où nous sentir en sécurité. Pour notre équilibre et notre capacité à avancer, l’amour et la chaleur humaine comptent bien davantage que la simple satisfaction des besoins physiques.

The Conversation

Mark Nielsen a reçu des financements de l’Australian Research Council.

ref. Un singe star du Net, sa peluche et une expérience vieille de 70 ans : ce que Punch nous dit de la théorie de l’attachement – https://theconversation.com/un-singe-star-du-net-sa-peluche-et-une-experience-vieille-de-70-ans-ce-que-punch-nous-dit-de-la-theorie-de-lattachement-276675